
[Mise à jour, 28 août, 14h. La préfecture de police de Paris a changé d’avis au sujet des joggers et des cyclistes, qui ne sont pas obligés finalement de porter un masque. La même exemption a été accordée à Montpellier puis à Toulouse. Mais les remarques qui suivent valent pour Lille, Nice ou Toulon. OR]
Vive l’autosolisme ! Désormais, si vous souhaitez légalement vous exempter du port du masque, circulez en voiture, fenêtres fermées, et donc de préférence en actionnant la climatisation, ou le chauffage. Et à condition de rester tout seul. Voici le citadin de l’an 2020: seul dans sa voiture, même pour les trajets les plus courts, même en plein centre de la ville. Quitte à créer des bouchons, à forcer les piétons à céder le passage et à polluer les riverains. Rappel: la pollution atmosphérique, en France, tue chaque année 48000 personnes prématurément, soit environ 130 par jour.
L’obligation du port du masque dans l’espace public, qui se généralise dans la plupart des villes, concerne tout le monde, tout le temps, quel que soit le mode de déplacement. Souvent, comme c’était le cas en Ile-de-France dans un premier temps, seuls en en sont dispensés « les usagers circulant à l’intérieur des véhicules à moteur (voitures des particuliers, camionnettes ou poids lourds des professionnels) ». Les fameux «autosolistes », automobilistes occupant seuls leur habitacle, sont pourtant présentés par toutes les politiques de mobilité comme générant de nombreuses nuisances.
Au sortir du confinement, les pouvoirs publics, tous échelons confondus, et sur tout l’échiquier politique, du Parti communiste à Les Républicains en passant par les socialistes, les écologistes et la majorité présidentielle, s’accordaient sur la nécessité de donner davantage d’espace aux piétons et aux cyclistes.

L’épisode des pistes cyclables temporaires. Dans la plupart des grandes villes, pour offrir une alternative aux transports publics bondés, des pistes cyclables, temporaires, ou « de transition », étaient tracées et certaines pérennisées dès le lendemain du deuxième tour des municipales. Des rues étaient piétonnisées, les abords des écoles dégagés des véhicules, des contre-terrasses construites sur les places de stationnement pour réserver davantage d’espace aux consommateurs.
Tout ceci ne constituait pas une lubie française, mais une tendance européenne, occidentale, voire mondiale. Compte tenu des impératifs de distanciation physique, il fallait plus de place pour les gens, les habitants, ceux qui vivent et animent la ville. Il s’agissait aussi de rendre leur liberté à ces corps confinés pendant des mois. En France, le gouvernement appuyait généreusement ces choix, à commencer par Élisabeth Borne, alors ministre de la transition écologique, qui déclarait le 29 mai, il y a tout juste trois mois : «ne laissez pas la voiture individuelle reprendre l’espace».

La vitre de voiture fait masque. Ces élans printaniers ont été balayés. Toute la logique qui présidait à la réorganisation de l’espace public a été oubliée. Qu’importe qu’à vélo, comme le rappelle la Fédération des usagers de la bicyclette, on maintienne naturellement une certaine distance avec les autres usagers. Qu’importe la prudence dont font preuve deux personnes qui se croisent dans la rue, un mètre, trois mètres, dix mètres, il leur faut le masque sur le visage. Ou une vitre de voiture, et alors, trente centimètres suffisent.
La voie ouverte à l’arbitraire. On peut imaginer que ces mesures, qui ne peuvent être que temporaires, mais le temporaire est parfois long, servent surtout de cadre à une verbalisation ciblée, en cas de rassemblements trop massifs. Mais cela ouvre aussi la place à l’arbitraire. Dès le 27 août au soir, alors que l’obligation n’était pas encore officiellement en vigueur, la police arrêtait des cyclistes sur les Champs-Élysées, sans ménagement. On a vu la police moins zélée lorsqu’il s’agit de verbaliser les scooters empruntant les pistes cyclables…
En ville, l’espace public est naturellement investi par ceux qui ne disposent pas d’espace privé extérieur, terrasse, jardin ni même balcon. La logique qui s’imposait de plus en plus consistait à réserver une partie de cet espace public aux citadins qui se déplacent à pied ou à vélo, parce qu’ils occupent peu d’espace, justement. Et maintenant, on leur impose une contrainte nouvelle, dont sont dispensés les utilisateurs de la voiture individuelle.
Bien sûr, tout ceci affectera beaucoup moins qui disposent d’une terrasse, voire d’un jardin, et surtout ceux qui peuvent télétravailler, et qui ne manqueront pas de prolonger leur séjour estival dans le Perche, le Ségala ou la Haute-Provence, quitte à effectuer un ou deux allers et retours par semaine, en voiture climatisée et sans covoiturer.
Promesses oubliées. Enfin, fatigués d’arpenter les trottoirs en se cachant le visage, certains n’hésiteront pas à commander d’un clic leurs repas que des livreurs dévoués leur apporteront fissa, en scooter et dûment masqués. On s’éloigne décidément à grands pas de la ville inclusive et durable vantée après le deuxième tour des élections municipales.
PS: La FUB recense les villes dans lesquelles le masque demeure obligatoire à vélo.
Olivier Razemon (l’actu sur Twitter, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).


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