
« Garçon, un café, s’il vous plaît! » Cela fait longtemps qu’on n’avait pas entendu cette phrase. Pas vraiment parce que les cafés et restaurants étaient fermés depuis presque sept mois, mais parce que plus grand monde ne s’adresse à un serveur en l’appelant « garçon ».
Alors que les terrasses rouvrent enfin ce 19 mai, la ville de Paris se fend pourtant d’une campagne publicitaire (ci-dessous) destinée à célébrer les atouts de la capitale : « Garçon, un café s’il vous plaît! Profitez à nouveau des restaurants, bars et cafés qui font Paris. La vie dont on a envie, on va la faire ici« .

La campagne, dont il existe une version « cinéma » et « immobilier », apparaît comme une tentative maladroite de limiter l’inévitable exode urbain qui s’accélère avec le covid. Elle fait preuve d’un extravagant nombrilisme: comme s’il n’y avait des cafés qu’à Paris… Comme si le café hors de prix avalé sur une minuscule terrasse au milieu du vrombissement des scooters pouvait encore faire rêver…
Extensions de terrasses. Le plaisir du café en terrasse n’est pas réservé aux « Parisiens ». A Reims, Lyon, au Mans, à Landerneau, Tarbes, Compiègne, pour célébrer la réouverture des établissements, des associations de commerçants et de restaurateurs ont demandé aux autorités municipales des extensions de terrasses, voire la piétonisation de rues.
Un petit bonheur universel. Souvenez-vous, c’était le 29 octobre dernier. Le dernier restaurant, la dernière terrasse, le dernier verre, avant le long hiver covidien. Le retour de ces quelques chaises et tables posées sur un bout de trottoir, une place, ou une ex-place de stationnement, signent la rencontre, l’amitié, le partage. Dans un quartier tranquille, en face du marché, dans un bourg, un village, la terrasse du bistrot est le lieu où l’on se croise, où l’on sociabilise. Depuis l’automne dernier, seul le marché hebdomadaire ressemblait encore un peu au monde d’avant.
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Trois changements, au moins. Si les terrasses suscitent une telle attente, c’est parce que l’épidémie a apporté au moins trois changements dans notre pratique de la ville. Premièrement, nos habitudes ont été bousculées. Les restrictions kilométriques, 1 km, 5 km, 10 km, 30 km, 100 km, nous ont amené à observer notre environnement immédiat avec un œil différent.
Nous avons (re)découvert le quartier, apprécié, en temps de confinement, le calme de la rue, déniché un passage méconnu, un magasin devant lequel on passait, indifférent, et où nous faisons maintenant des courses, etc.

La force de l’essentiel. Deuxièmement, nous avons réfléchi à ce qui était essentiel et à ce qui ne l’était pas. Souvenez-vous de la polémique, début novembre, sur le caractère « essentiel » ou non des commerces non alimentaires. Des maires prenaient alors des arrêtés – illégaux – pour décréter que tels magasins resteraient ouverts, démontrant pour les commerces une empathie qu’on ne leur connaissait pas.
Les mêmes maires avaient pourtant, les années précédentes, signé tant de permis de construire autorisant des zones commerciales périphériques. Ces élus comprenaient enfin qu’il vaut mieux encourager un commerçant dont les revenus seront dépensés sur place qu’une chaîne de la grande distribution.

Les citadins ont besoin d’espace. Troisièmement, en mai 2021, nous avons soif, pas seulement de petits noirs, de pintes, de ballons ou de shots, mais aussi de relations humaines. Nous avons besoin d’être dehors, de marcher, pédaler, courir, et donc besoin d’espace. Les villes de toutes tailles découvrent avec stupéfaction qu’on peut occuper l’espace public avec autre chose que des voitures en stationnement!
Vers 2017, quelques grandes villes, comme Nantes ou Paris, lançaient timidement l’expérimentation de ce qu’on appelait alors la « contre-terrasse », comme il en existait déjà l’été à Montréal ou à Lyon depuis 2005. Le dispositif, qui consistait à transformer une ou deux places de stationnement situées en face des établissements en terrasse temporaire, était présenté comme révolutionnaire. Comme pour les « coronapistes » cyclables, le covid a permis de faire accepter une pratique que les élus imaginaient, à tort, comme trop audacieuse.
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Mais si l’épidémie a révélé une appétence pour la proximité et la convivialité, elle s’est aussi traduite par d’autres habitudes, moins conviviales, et en particulier l’explosion des livraisons. Des camionnettes, la plupart du temps aux trois-quarts vides, des scooters, des livreurs à vélo tenus de pédaler le plus vite possible, apportent à des citadins informés des objets qu’il est pourtant possible de se procurer en bas de chez soi et même, leur nourriture quotidienne. « J’ai faim, apportez-moi ma bouffe ».
Le vrai sens de la « ville du quart d’heure ». Deux options se présentent dès lors à la ville des années 2020: des rues et des places habitées par les riverains, ou des voies bruyantes dédiées aux livraisons ultra-rapides. On découvrira alors ce que signifie vraiment le poncif de « ville du quart d’heure ». S’agit-il de trouver, dans un environnement immédiat, des humains, des services, des commerces? Ou cela consiste-t-il à houspiller le livreur pour qu’il ne perde pas une minute? « Comment ça, 16 minutes? On vous avait dit ville du quart d’heure! »
A votre santé!
Olivier Razemon (l’actu sur Twitter, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).


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