Le panneau annonçant la navette autonome de Chevreuse, le 19 octobre. Mais elle était en panne.

« Vous n’étiez pas au bon endroit ». « La R&D, ça prend plusieurs années, soyez patient ». « Vous devriez essayer au Japon, ça marche très bien ». « En 1900, vous auriez dit que l’avion est un flop ». « Tout le monde ne peut pas faire de vélo ». Décidément, les amateurs de navettes autonomes ont bien du mal à admettre l’échec. Dans Le Monde, le 21 novembre, j’ai raconté quelques expériences récentes, et ratées, de ces minibus tout petits mais extrêmement coûteux (250000 euros pièce minimum) que les opérateurs, financeurs et élus tiennent à installer un peu partout.

Tout comme mon confrère du Parisien Sébastian Compagnon, je constate que les promesses ne sont pas souvent au rendez-vous. Voire jamais. Je me souviens d’une tentative, en 2018, à Sion, en Suisse, racontée ici. Le véhicule n’était tout bonnement pas là, alors même que l’expérimentation sédunoise était présentée dans tous les colloques de spécialistes comme un pas vers la mobilité du futur. Depuis, les deux navettes de Sion, affrétées par Car postal, ont pris leur retraite au musée des transports de Lucerne. Cette courte carrière a inspiré à l’humoriste valaisan Frédéric Recrosio ce sketch hilarant.

Navette autonome, à rennes, en novembre 2019.

La pluie bouchait les capteurs. Et puis il y eut cette navette circulant sur le campus de Rennes: vers midi, un jour de novembre 2019, j’étais le premier passager de la journée, et l’opératrice me confiait qu’en raison de la pluie, les capteurs se bouchaient en moyenne une fois par semaine, bloquant ainsi le véhicule. Les commentaires recueillis sur Twitter et sur Mastodon confirment que ma triste expérience en matière de navettes autonomes n’est pas isolée. Et ça fait des années que ça dure!

Pour être précis, il arrive bien sûr qu’une navette roule quelques centaines de mètres, voire davantage. Mais jamais ce véhicule ne remplit la fonction pour laquelle elle devrait être conçue: transporter des passagers efficacement d’un point à un autre.

Tantôt l’engin freine de manière intempestive, tantôt il est tellement lent que personne ne monte dedans. Ou alors le véhicule dérange les autres usagers. Seb never lies le dit sur Twitter: « J’en ai croisé une alors que je circulais à vélo, avec ma fille, à Vincennes. Je me suis rangé sur le côté pour la laisser passer. Mais la navette s’est arrêtée et l’opérateur est sorti pour nous demander d’aller sur le trottoir car il fallait davantage d’espace pour l’engin. »

Des horaires, mais pas de navette. Sion, février 2018.

Information défaillante. Le plus étonnant, c’est le peu d’empressement qu’ont les opérateurs à rendre le trajet utile, ne serait-ce qu’en renseignant correctement les voyageurs. En octobre, à Chevreuse (Yvelines), j’avais consulté les horaires de fonctionnement, « de 7h à 19h » selon le site de la RATP, mais le panneau provisoire, sur place, indiquait « 8h-11h30 et 14h-18h ». Et de toute façon, elle n’était pas la. A Vincennes, le site de la RATP assure que la navette roule seulement les samedis et dimanches « entre 13 et 17h30 », mais sur le panneau, on peut lire « entre 13 et 19h ». Toujours à Vincennes, la RATP promet « une boucle de 6 km » alors que le parcours réel ne dépasse pas les 2,2 km, et même aller-retour, ça ne fait que 4,4 km.

Engin célébré puis remisé. A chaque fois qu’une navette autonome est annoncée quelque part, le même scénario se répète: l’engin est encensé par les institutionnels et les médias locaux. Et quelques mois ou années plus tard, patatras, on apprend que, finalement, non, le service ne remplit pas ses promesses. Voyez à Rouen, où au printemps 2018, la Caisse des dépôts célèbre « un service de mobilité autonome à la demande », à coût de « smart city » et d’« innovation dans les territoires ». Quatre ans plus tard, le service est abandonné, après avoir coûté plusieurs millions d’euros à la métropole de Rouen. Et les financeurs se sont « recentrés sur des projets plus matures ».

Voici un autre exemple, normand également. En octobre 2021, France Bleu annonce des navettes entre Vernon et Giverny (Eure). « Je suis sûr que ça va intéresser à la fois l’habitant, le touriste et le salarié » plaidait alors le maire de Vernon, François Ouzilleau (successeur de Sébastien Lecornu, actuel ministre des armées). Et quelques mois plus tard, pile au moment où le service devait commencer, en avril 2022, « le projet est abandonné ». La collectivité découvre soudainement que « l’étroitesse de la route départementale et les dépassements dangereux des nombreux véhicules qui l’empruntent ne permettent pas l’accueil en sécurité des passagers. »

Dans le bois de Vincennes, octobre 2022.

Elle est peut-être là, la solution: limiter la vitesse sur les routes les moins larges, et interdire les dépassements dangereux. Voilà qui répondrait à l’argument ultime des promoteurs des navettes autonomes, répété à l’envi, comme s’il suffisait à justifier toutes les folies: « tout le monde ne peut pas faire de vélo ».

Pas avant 2075. Le Cerema indique dans un ouvrage récent que les navettes autonomes, selon l’université de Berkeley, ne seront pas au point  « avant 2075 ». Vous aurez quel âge à ce moment-là? Moi, je fêterai mes 108 ans.

Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).

 

 

 

10 réponses à « Les navettes autonomes, d’échec en échec »

  1. Avatar de Xavier
    Xavier

    La seule question philosophique est (2 en fait): la navette pour quoi, pourquoi la navette? Si c’est pour transporter 2 pélerins, un Iveco Daily 11 places sera amplement suffisant et ô combien plus polyvalent. Et quand la fée électricité aura donne son plein potentiel, alors on pourra gouter à la flexibilité en silence. Enfin j’imagine que tout service doit s’adapter à l’usage qu’on en attend (heures de pointes, flux continu, public, volumétrie à transporter…)

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  2. Avatar de Marcoill67
    Marcoill67

    Bonjour,
    Une expérimentation à Strasbourg également en 2013 et qui a avorté car le cadre réglementaire n’était pas en place à l’époque….
    https://www.rue89strasbourg.com/navettes-electriques-pilote-campus-dillkirch-53358
    https://www.lagazettedescommunes.com/220707/non-homologuee-la-navette-autopilotee-entre-en-phase-de-test-a-strasbourg/

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  3. Avatar de Alcofibras
    Alcofibras

    Bé pour les Zones à Forte Exclusion ! c’est extra ! au lithium du bassin parisien. On va arrêter le chantier de NDDP, y a du lithium dessous.
    Sinon y a les vélos SUV à pneus de tracteur (pour monter sur les trottoirs, tant qu’on n’a pas défini ce qu’est un trottoir, on a le droit). Mais il va falloir déplacer les arceaux pour les vélos. J’ai dû enlever les sacoches de mon vélo de vieux sans électricité, et m’acheter un sac à dos imperméable en bâche de camion…à pétrole !

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  4. Avatar de nic
    nic

    Certains – et pas les derniers de la classe – sont obsédés par la suppression de la présence humaine, de son coût supposé, et sont fascinés par les solutions, à n’importe quel coût, qui leur laissent espérer pouvoir le faire.

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Oui, tu as raison, ça ressemble à du cost killing qui en fait coûte très cher.
      OR

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  5. Avatar de Patrick06
    Patrick06

    Bonjour, pour votre info : une expérimentation de navette autonome a eu lieu à Sophia Antipolis. J’ignore si c’est considéré comme un succès ou un échec.
    https://www.agglo-sophiaantipolis.fr/actualites/lancement-des-navettes-autonomes-sophiabus-1-4664
    https://www.nicematin.com/transports/la-navette-autonome-testee-cet-ete-a-sophia-antipolis-a-du-compter-avec-les-incivilites-797059
    Merci pour vos articles toujours pertinents.

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  6. Avatar de FiX
    FiX

    La navette autonome, c’est une chimère vendue très chère par des entreprises qui se font payer leur recherche en phase de pré prototype à des politiques aveuglés par le miroir aux alouettes du progrès technique et qui ne se posent pas la question de la pertinence de la solution proposée : que m’apporte la navette autonome que d’autres moyens moins coûteux ne peuvent pas faire ? Qui va utiliser cette navette, en remplacement de quoi et quel prix les utilisateurs sont-ils prêts à payer ? Enfin, puisque je suis en phase de prototype, quel aura été le coût de l’expérience si elle échoué ?
    Bref, on est dans le gadget cher et inutile…

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  7. Avatar de FiX
    FiX

    Tout le monde ne peut pas faire du vélo… Heureusement, le jour où mes collègues se rendront compte qu’ils seraient plus rapides en vélo, qu’ils connaîtraient exactement leur temps de trajet, qu’ils arriveraient au boulot moins stressés, qu’ils seraient plus en forme et que la gamine qu’ils posent au collège tous les matins serait ravie d’y aller en vélo, il n’y aura pas assez de place dans les parkings vélo de l’entreprise pour tout le monde et j’aurais plein de cyclistes sur le trajet. Bref, restez bien au chaud dans vos cercueils qui puent, cela me simplifie la vie 😉

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Si on fait des aménagements cyclables, ce n’est pas pour des gens comme vous qui circulent déjà à vélo en insultant tout le monde, mais précisément pour vos collègues qui ne savent pas encore que, dans deux ans, ils se déplaceront comme ça.
      OR

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  8. Avatar de Abel Guggenheim
    Abel Guggenheim