
« Vous avez choisi le mode de transport le plus écologique ». Ce slogan, martelé par la SNCF à l’arrivée de chaque TGV, sonne comme une leçon sentencieuse. Les passagers sont priés de hocher gravement la tête. S’ils ont « choisi le train », ce serait parce qu’ils combattent le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité. Au contraire de tous ces inconscients qui sont montés dans une bagnole (nouveau nom officiel de l’automobile) ou pire, dans un avion.
Rapidité, sécurité, mais pas écologie. Désolé, mais non, ce n’est pas vraiment par amour de l’écologie que les usagers empruntent les transports publics, le train pas plus que le métro ou le bus en ville. Une enquête publiée le 3 octobre par l’Union des transports publics confirme que cette préoccupation n’arrive qu’en sixième place, loin derrière la sécurité et la rapidité. Ce n’est pas un petit sondage : il a compilé les questionnaires soumis à 4000 personnes vivant dans des agglomérations de plus de 20000 habitants, donc dotées de réseaux de transports.

Oubliez l’argument climat. Selon cette enquête, toujours, les enjeux climatiques ou la qualité de l’air ne prédisposent pas particulièrement au changement d’habitudes. Seulement 13% des sondés estiment que la « prise de conscience écologique » pourrait les amener à préférer un autre mode de déplacement, loin derrière l’évolution de leur situation personnelle (42%) ou un déménagement (22%). Cela ne signifie pas que la biodiversité ou les effets désastreux du dérèglement climatique n’ont pas d’importance. Cela ne signifie pas non plus que les transports sont moins polluants que la voiture, évidemment. Mais simplement que, lorsque les gens montent dans un tram ou dans un trolley, ce n’est pas pour sauver la planète.

Oubliez la gratuité. Alors qu’est-ce qui provoquerait le fameux « report modal » de la bagnole vers le train, le métro ou le vélo, tant attendu par les transporteurs ? Ce n’est pas vraiment la gratuité non plus. 20% des automobilistes jugent les coûts des abonnements trop élevés. Mais ils sont plus du double, 46%, à estimer que les transports en commun rallongeraient leur temps de trajet et 39% que les contraintes horaires sont trop importantes. Comme le dit la Fédération des associations d’usagers (Fnaut) depuis longtemps, il n’existe aucune demande générale de gratuité des transports publics, et pas non plus de pass rail bon marché « à l’allemande ». Ce constat n’empêche les tarifs sociaux, voire, comme le fait Lyon, de décréter la gratuité totale pour les gens vraiment pauvres.
Lire aussi: Lyon; le « ticket suspendu », une pratique vouée à disparaître (janvier 23)

Les usagers veulent que ça fonctionne. En fait, les gens apprécient avant tout le fait de pouvoir se déplacer. C’est bête, hein? Il suffit de le demander aux utilisateurs, qui ont eux-mêmes une bien meilleure opinion des transports publics que la moyenne. Ils expliquent que les métros, trams et bus desservent bien leur ville, qu’ils arrivent à l’heure, qu’on s’y sent en sécurité et que l’on peut les emprunter tôt le matin et tard le soir, ainsi que tout au long de la journée. Cela s’appelle « la qualité de l’offre » en jargon des transports.
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Les transports, ça doit être utile. Cette « offre » peut se traduire par davantage de lignes, mais aussi par des lignes efficaces, qui ne se contentent pas de desservir tous les villages du canton avec trois bus par jour. Une ligne, ce n’est pas juste un trait de couleur sur la carte pour que les élus puissent dire: « regardez, vous êtes desservis ». Et pour cela, il faut des financements. Donc, une fois de plus, oubliez la gratuité totale des titres de transport, vraiment.

Accéder à pied à l’arrêt de bus. Une autre question intéressante émerge de ce sondage : jusqu’à quelle distance considérez-vous qu’il est possible d’accéder à pied à l’arrêt ou à la station la plus proche ? Réponse : entre 10 et 15 minutes. Voilà qui tombe bien, puisque la moitié des urbains vivent à moins de 5 minutes d’un arrêt. Mais ceci suppose qu’il y ait des trottoirs plats et larges et des carrefours faciles à traverser. Or, dans la plupart des agglomérations, notamment les villes moyennes et petites, les pouvoirs publics continuent de privilégier la fluidité motorisée et le stationnement anarchique au motif que « tout le monde a une voiture » (ce qui est faux) et s’en servirait tout le temps.
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Vélo + transports en commun. En bref, faites des trottoirs, vous aurez du monde dans les bus. On ajoutera, parce que l’UTP n’y a pas visiblement pas pensé en commandant son sondage: le vélo est un excellent moyen de rabattement vers les transports publics, pour peu que l’on se sente en sécurité en pédalant et qu’un stationnement fermé à clef soit prévu près des arrêts.
Enfin, a-t-on demandé aux enquêtés, les limitations de la circulation automobile sont-elles efficaces? Pas vraiment. Les « contraintes réglementaires », contrôle technique ou zone à faibles émissions, ont beaucoup moins d’effets (15%) que les changements de vie (42%), à peine plus que la conscience écologique (13%).

La voiture sans contraintes. Pourtant, à écouter le bruit médiatique, les autorités nationales et locales ne cesseraient de « chasser la voiture des villes ». Mais voilà, dans la vraie vie, il n’en est rien. On peut rouler presque partout, à l’exception de quelques rues centrales dans les plus grandes villes. Les ZFE limitant l’accès des métropoles aux véhicules considérés comme polluants ne seront vraisemblablement jamais mises en application ni contrôlées. 99% des places de stationnement sur la voirie sont gratuites, donc offertes par la collectivité aux automobilistes, comme le montrait un rapport publié par la Fnaut en mars.
Lire aussi: 10 choses que j’ai apprises en étant automobiliste (août 21)
Alors que le monde du transport s’apprête à se retrouver pour les Rencontres nationales des transports publics à Clermont-Ferrand du 17 au 19 octobre, il est temps de prendre en compte cette évidence: les leviers pour actionner le report modal sont nombreux et efficaces, mais encore faut-il les appliquer et ne pas se tromper d’objectif.
Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).


18 réponses à « Report modal: oubliez le CO2 et la gratuité. Faites des trottoirs ! »
Disons que l’argument écologique s’ajoute aux autres désagréments d’un mode de transport donné. Prendre la voiture tous les jours pour aller bosser, c’est chiant, c’est fatiguant, tu perds un temps dingue dans les bouchons, tu dois supporter l’agressivité des autres automobilistes. Et en plus de ne prendre aucun plaisir à conduire, ça bousille la planète en prime.
Sinon les ZFE sont loin d’être suffisantes. Ce qu’il faut, c’est un numerus clausus sur les immatriculations avec vente aux enchères des plaques, accompagné d’un objectif genre -5% de véhicules particuliers en circulation chaque année.
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Ceux qui se déplacent beaucoup en voiture vous rétorqueront, souvent à raison, que prendre les transports publics, c’est subir l’agressivité des autres passagers, les interruptions de trafic, la fatigue des heures de RER et des correspondances, bref, la même prise de tête qu’en voiture.
Votre solution en dernier paragraphe est viable uniquement si les transports publics sont robustes, c’est malheureusement l’inverse en IDF ou des tas de métros, trains et bus sont supprimés cause « pénurie »..
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En IDF, les infrastructures routières sont saturées, donc pas plus robustes que les transports en commun. Il ne sert à rien de renvoyer dos à dos.
La seule option viable pour les actifs franciliens, c’est de chercher à quitter la région, voire même de s’expatrier puisqu’aucune ville française n’est réellement satisfaisante en terme de mobilité au quotidien.
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En bref, il faut donner envie.
Moins de morale (ou de greenwashing) et plus d’aménagements !
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Haute fréquence et rapidité bref un service métro.
Pour les zones peu denses, pas des bus qui rabattent vers des RER ou TER saturés, mais des lignes de bus radiales sans correspondance vers le centre.
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Donc plutôt une bonne chose que le Club des Villes et Territoires Cyclables et marchables se greffe au RNTP 2023 pour rappeler quelques priorités sur la mise en accessibilité des transports collectifs
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Faites des trains et les gens prendront le train !
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« vente aux enchères des plaques »
Pour que les plus riches puissent continuer à encombrer les villes et mettre les piétons et cyclistes en danger (j’ai payé, j’ai droit)
Les Gilets jaunes vont apprécier
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J’imagine que vous répondez à mon commentaire.
L’important, c’est que les nuisances liées à l’automobile diminuent. Le droit de rouler en SUV ne fait pas partie des droits de l’homme, le fait que les plus pauvres soient les plus affectés par des mesures visant à diminuer le nombre de voitures individuelles en circulation n’a absolument rien d’injuste.
Et puis bon, pour les pauvres, la voiture n’a rien de libérateur, entre est au contraire aliénante au possible.
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Excellent article. Deux petites observations néanmoins :
– ce n’est guère surprenant que les usagers des transports en commun en soient satisfaits, les autres ne les prennent pas… c’est bien le problème !
– le vélo est une excellente solution de rabattement vers les transports publics… à condition que ceux-ci soient plus rapides ! ex : vélo + train. Par contre oubliez vélo+bus : le cycliste arrivera plus vite à destination sans lâcher son vélo.
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Merci pour vos remarques. Les transports publics sont, selon l’enquête de l’UTP, l’un des modes dont l’image varie le plus selon qu’on les utilise ou non.
Evidemment, à vélo et en bus, tout dépend des trajets et des territoires. Dans une métropole assez étendue, par exemple, le vélo est trop rarement vu comme une solution de rabattement.
OR
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Les Pays-Bas quoi.
Plus une politique résolue pour repousser la motorisation individuelle.
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Vous êtes au courant que les Pays-Bas ont plus de voitures et font à peu près autant de kilomètres par habitant que la France ? Et qu’à Amsterdam la part modale automobile est environ 5 fois plus élevée qu’à Paris ? Non ? Eh bien, demandez-vous pourquoi la bien-pensance pro-vélo ne parle jamais de ces vérités.
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Il est vrai que les Pays-Bas sont un pays très routier, et il existe encore un lobby routier néerlandais qui cherche à en construire davantage ou à les élargir.
Il est vrai aussi que la part modale de la voiture est plus élevée à Amsterdam qu’à Paris, je ne sais pas dans quelles proportions, pour une raison simple: les villes n’ont pas du tout la même taille ni la même densité.
S’il y a une « bien-pensance », c’est celle qui consiste à croire que la France se résume à Paris et qu’Amsterdam serait un reflet des Pays-Bas.
Et si vous pensez que le mouvement pro-vélo use de « bien-pensance », sans sans doute parce que vous avez compris que le tout-voiture nous mène droit dans le mur, pour de nombreuses raisons.
OR
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Ça veut dire quoi, « tout » voiture ? C’est censé décrire la situation actuelle en France ? À Paris, l’automobile représente 5 % des déplacements, pourtant elle y est omniprésente, visuellement, phoniquement, olfactivement, si je puis dire… Dans les villes moyennes, on doit être à 90 % (j’exagère, mais vous voyez ce que je veux dire) et cela ne pose pas de problème particulier car il y a de la place, tout simplement.
Ensuite, de quel « mur » parlez-vous ? Le climat ? Cela n’a rien à voir avec la promotion du vélo ou de la voiture. En effet, les émissions de CO2 par habitant des Pays-Bas sont plusieurs fois supérieures aux nôtres. Décidément, ce pays n’est en rien un modèle. Je ne comprend pas pourquoi toute la bien-pensance prétendument écolo s’extasie devant lui.
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Le tout-voiture est le système (bien pensant, puisque vous aimez ce mot) dans lequel nous vivons encore. On continue d’aménager les territoires en fonction de cet objet inutilement volumineux et consommateurs de ressources. Les conséquences sont sociales (sédentarité, maladies, coût de l’automobile…), économiques (stress, bouchons…), environnementales (pollution, climat, ressources, biodiversité…)
Laissez les Pays-Bas de côté. C’est comme ça partout en Occident et singulièrement en France. Surtout dans les villes moyennes, justement, où l’idéologie motorisée tue l’activité et la vie sociale.
Quelques exemples:
https://www.lemonde.fr/blog/transports/2018/11/03/prix-carburant-facture-etalement-urbain/
Pour comprendre pourquoi il est si difficile de changer:
https://www.lemonde.fr/blog/transports/2023/04/28/le-regne-de-la-voiture-et-la-force-des-habitudes/
L’usage inconsidéré de la voiture est un gâchis:
https://www.lemonde.fr/blog/transports/2023/03/12/la-voiture-est-un-fantastique-gachis-et-autres-choses-apprises-au-congres-de-la-fub/
OR
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Vous avez lu ma deuxième phrase ?
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Oui, de manière générale, moins de morale et plus d’attention aux conditions opérationnelles serait plus satisfaisant.
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