
Sésame, ouvre-toi. La carte bancaire pour acheter un ticket de métro, tram ou bus, je l’ai testée à Besançon, Bruxelles, Lyon, Milan, Lyon, Clermont-Ferrand, etc. Le fonctionnement et les enjeux de cette manière de valider sont relatés dans cet article paru dans Le Monde le 26 octobre. Mais le sujet est vaste et j’avais davantage de « matière », comme on dit. Le succès de l’open payment interroge l’usage et l’économie du transport public. Voici les neuf enseignements du succès de la validation par CB dans les transports.
1/ Ce qui n’existe pas à Paris n’existe pas du tout. Qui a entendu parler de la validation par carte bancaire (ou par objet connecté relié à une CB)? C’est une évidence à Lyon, Rennes, Dijon, Londres, New York… Mais pas en Ile-de-France. Les médias nationaux, qui siègent à Paris et ont tendance à traiter les sujets de vie quotidienne surtout quand les journalistes sont directement concernés, semblent ignorer le dispositif. « Comme le paiement par carte bancaire n’est pas en place à Paris, on en parle assez peu au niveau national », sourit l’économiste des transports Yves Crozet.
2/ La fin du casse-tête. Monter dans un tram ou un bus si on n’en a pas l’habitude, ou dans une ville que l’on ne connaît pas, peut tourner au casse-tête. Vais-je comprendre quel titre je dois acheter? Décrypter la grille tarifaire? Le chauffeur pourra-t-il me vendre un ticket ? Et me rendre la monnaie ? Faut-il composter à l’intérieur du tramway ou sur le quai ? Et si j’achète mon ticket via une application, devrai-je vraiment inventer un mot de passe composé de majuscules, de chiffres et de caractères spéciaux, et donner mon adresse mail? La CB fait disparaître ces petites angoisses, « lève un frein majeur à l’usage pour les non-abonnés, puisqu’il fait sauter le verrou de l’achat », écrit le consultant Julien de Labaca, qui analysait déjà l’open payment londonien en octobre 2020. « Ce qui est le plus naturel pour des consommateurs, c’est d’acheter sur le lieu de consommation », commente le consultant Eric Chareyron (ex-Keolis).

3/ Une sacrée surprise. Les transporteurs et les collectivités n’en reviennent pas. A Marseille, Claude Faucher, directeur général délégué aux « mobilités durables » de la Métropole, où le dispositif s’applique depuis l’été 2023, raconte ce succès phénoménal. « Ça marche du feu de Dieu. Le nombre de validations grimpe en flèche, et les recettes aussi! ». Le même enthousiasme s’entend à Lyon, Aix-les-Bains ou Dijon. Une enquête de Keolis à Lyon montre que la formule plaît non seulement aux voyageurs occasionnels mais aussi aux abonnés qui ont oublié leur carte. Le dispositif « limite la fraude molle », comme dit le fournisseur de billettique Flowbird, cette fraude non préméditée qui cède à la facilité. Pour Florian Maitre, à Aix-les-Bains (Savoie), l’open payment met dans le bus des gens qui n’y avaient pas songé auparavant: « Ils découvrent le service puis finissent par s’abonner ». C’est donc un outil qui facilite le passage de la voiture aux transports publics.
4/ Le Maas ringardisé. « La mobilité doit être facile et lisible ». Cela fait des années qu’on entend de telles phrases dans les congrès consacrés aux transports, et les récentes Rencontres nationales des transports publics (RNTP) à Clermont-Ferrand n’y ont pas échappé. Mais encore? Le secteur vante les progrès poussifs de la « mobilité comme un service », le fameux Maas, censé répondre à toutes les angoisses des voyageurs. L’un des produits phare du Maas est une application « tout-en-un » (lire ici) facilitant le passage d’un mode à l’autre, du métro à la trottinette en passant par la voiture partagée ou le parking en bout de ligne. Mais une telle ambition implique de mettre tous les opérateurs d’accord, de créer des chambres de compensation, de lancer une campagne de comm, et, lorsque l’appli finit par fonctionner, elle ne rencontre qu’un succès d’estime. Bref, c’est coûteux et complexe. En comparaison, l’open payment, un truc simple que tout le monde comprend, se développe très rapidement.
Lire aussi: L’intermodalité, les ingénieurs l’adorent, les voyageurs la détestent (mars 2015)

5/ Le précédent SMS. La destinée de la validation par CB rappelle celle du SMS. Dans les années 1990, alors que la fonctionnalité SMS apparaît sur les premiers téléphones portables, les opérateurs téléphoniques le considèrent d’abord comme un gadget. Puis, ils découvrent que leurs clients apprécient de s’envoyer des messages. Le nombre de SMS envoyés explose. Les usagers déjouent volontiers les calculs des industriels. Tout n’est pas écrit d’avance, et c’est rassurant.
6/ Un argument contre la gratuité. Lorsqu’ils sont invités à contrer les arguments des prosélytes de la gratuité (pour l’usager, pas pour les contribuables), on sent toujours les élus et les transporteurs un tantinet mal à l’aise. Ils répondent, de manière abstraite, qu’« il faut en priorité développer l’offre » et d’ailleurs, les usagers, assurent-ils, préfèrent des transports qui fonctionnent bien à des transports gratuits. Le succès de l’open payment leur fournit un exemple concret et magistral. Le voyageur est prêt à acheter le prix de la tranquillité d’esprit, même si cela lui coûte un peu plus cher qu’un simple trajet. « Le succès montre que les gens, quand ils se déplacent en transports collectifs, veulent du service, bien plus que la gratuité des billets », constate l’économiste Yves Crozet.
Lire aussi: Oubliez le CO2 et la gratuité, faites des trottoirs! (octobre 23)
7/ Et l’Ile-de-France, alors? « Paris pourrait le faire », assure Claude Faucher, à Marseille. Mais Ile-de-France Mobilités (IdFM) ne souhaite pas se lancer, au-delà des bus pour Roissy et Orly déjà équipés de la technologie. Les fournisseurs et les opérateurs de carte bancaire en rêveraient pourtant. « Régulièrement, des industriels font pression », admet-on chez IdFM. « Mais ça nous coûterait plusieurs centaines de millions d’euros en valideurs », ajoute l’autorité organisatrice, et la complexité du réseau ne facilite pas le basculement. On comprend, mais la comparaison est cruelle. Les formules disponibles, dans le réseau de la RATP, portent des noms incompréhensibles pour un profane. Une carte hebdomadaire, valable exclusivement « du lundi au dimanche », nécessite d’y même coller une photo en papier! A Lyon, il suffit de passer avec la carte bancaire, et le système, au bout de trois validations la même journée, applique le tarif journalier auquel à droit le voyageur.

8/ Le lobby bancaire à l’affût. L’open payment présente donc de nombreux avantages. Mais en en discutant avec fournisseurs de technologie et les opérateurs de carte bancaire, j’ai compris qu’ils tenaient à étendre leurs technologie le plus loin possible, et qu’ils avaient plein d’idées pour rendre leur trouvaille indispensable, par exemple pour accéder « à la piscine, à la médiathèque, au parking ». Cet empressement met un peu mal à l’aise, car il n’est pas désintéressé: les fournisseurs perçoivent, ensemble, une commission d’environ 10% du prix de chaque ticket vendu.
9/ Les exclus de la CB. Personne n’a été capable de me dire quelle est la proportion de personnes, en France, qui ne possèdent pas de carte bancaire. « C’est infinitésimal », assurent les professionnels du secteur. Les collégiens et lycéens, pourtant, ce n’est pas rien? Mais « ils peuvent utiliser celle de leurs parents sur leur téléphone », s’empresse de préciser le lobby bancaire, qui a réponse à tout. Les exilés, qui viennent d’arriver sur le territoire, qui n’ont pas de papiers mais déjà un travail? Le million de personnes frappées d’interdit bancaire? Aucun promoteur de cette technologie ne semble les prendre en compte. En tous cas, « la carte bancaire suscite moins d’opposition que le smartphone », observe le consultant Eric Chareyron. L’open payment a un avenir s’il demeure une solution parmi d’autres, et non une obligation.
Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).


13 réponses à « Validation par CB dans les transports, neuf leçons d’un succès »
Ce qui est extrêmement pratique quand on voyage dans une autre ville, ce n’est pas tant le fait de payer par carte (ou smartphone ou montre connectée), c’est surtout le fait de ne pas devoir comprendre la tarification. J’ai des souvenirs kafkaïsques d’un simple trajet de Paris centre à Versailles, où même le personnel RATP rigolait tellement c’était complexe …
En Suisse, les transports publics ne supportent pas le paiement par carte, probablement pour la même raison qu’en Île-de-France : ça couterait trop cher de ré-équiper les véhicules ou stations. Par contre, une application pour smartphone (https://www.sbb.ch/fr/horaire/horaires-mobiles/mobile-cff/easyride.html) permet d’obtenir un billet très simplement, et l’application se charge à la fin du trajet de calculer le billet, puis à la fin de la journée de calculer le billet optimal. C’est basé sur la technologie [Lien publicitaire supprimé] qui fonctionne aussi en Autriche.
Si la RATP supportait un tel système, ça serait déjà une très bonne chose pour les visiteurs.
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Le système Navigo Liber-T fonctionne déjà un peu comme ça. Vous assez votre badge au portillon, votre trajet est enregistré, vous êtres débité à la fin du mois, et si vous faites plus de x trajets et que le tarif journalier est plus avantageux il sera automatiquement appliqué.
C’est très pratique mais ce que je trouve hallucinant c’est que ça ne fonctionne pas sur les lignes RER ou train hors Paris intra-muros. ça utilise pourtant le capteur Navigo qui est déjà déployé partout.
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Pour les trajets origine-destination, Libert-T plus a besoin de connaitre la station de destination… C’est ce qui semblerait bloquer.
De toute façon, ce dispositif n’est disponible qu’aux habitants de l’Ile de France. Les visiteurs doivent se tourner vers un Navigo Easy, qui n’est qu’un carnet de 10 rechargeable sans le plafonnement. Bref, bien loin des avantages de la simplicité de la CB.
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Le kafkaïesque du RER ligne C c’est, entre autres, les noms des trains que même l’usager régulier a du mal à mémoriser : SARA, VACK, VURTZ, QUIK, etc.
Quant aux provinciaux ou étranger, ils doivent demander à l’autochtone si le train devant eux va à Versailles, ou pas, et qu’est-ce que c’est que ce charabia.
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Disons que, sans être idéal, le paiement par CB est à la portée des Français dans le sens où il n’y a pas 36 moyens d’utiliser une carte bancaire.
Je préfère personnellement le paiement par téléphone. Hélas, en France, il n’y a pas d’appli de paiement unifiée. Les lecteurs de QR codes à base de capteur photo sont visiblement une technologie trop évoluée, si bien qu’on se traîne des systèmes d’une stupidité sans nom : genre entrer son mot de passe et attendre 30s pour valider comme à Nantes, ou bien jouer à « où est la puce NFC » quand on montre dans le bus comme à Grenoble (voire pire devoir valider à quai avant la montée).
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Sur la question 9 « Les exclus de la CB. », je dirais que ça deviendrait un problème si la CB devenait le seul moyen de paiement. Si c’est un moyen en plus, alors ce n’est pas forcément un nouveau problème que ceux qui pouvaient déjà se poser pour ces personnes.
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Alors que Montpellier prepare pour noel prochain l’exact inverse : La gratuité avec billet obligatoire mais sans validateur :
Les habitants de la métropole doivent demander et présenter leur Pass Métropole
Les estrangers doivent installer l’app TAM puis l’utiliser pour acheter leur ticket, et j’imagine avoir un tel chargé en cas de controle
Le cout de cette sympathique promesse un tantinet demago est evaluée entre 30 et 100 milions d’€.
On va se marrer..
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Aux personnes qui ne disposent pas de carte bancaire vous pouvez rajouter la quasi-totalité des allocataires du RSA, qui ne sont pas forcément interdits bancaires mais ne disposent que d’un compte à la Caisse d’épargne de la Poste, laquelle ne permet que de faire des retraits en liquide et des virements ponctuels.
Mais comme ce ne sont que des gueux, on ne pensera pas à eux (et malheureusement vous non plus, semble-t-il) : ils n’ont qu’à marcher, s’ils tiennent vraiment à sortir de chez eux.
Un autre problème que vous ne soulevez pas ou seulement à demi-mot, c’est l’effrayante limitation des libertés individuelles et collectives qu’entraine la disparition programmée de l’argent liquide. Chacun et d’abord votre banquier sait tout sur tout le monde : ce qu’on gagne, ce qu’on achète, et maintenant quand et où on se déplace. Notre avenir s’annonce vraiment formidable !
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Les allocataires du RSA sont généralement éligibles à la gratuité des transports. Le misérabilisme est un mépris.
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La CB des parents sur les smartphone des enfants !! Le vol de téléphones et les raquetteurs ont de beaux jours devant eux.
Tu perds ta CB, ou tu fais opposition, tu ne circule plus pendant 10 jours, c’est super.
L’idée que mon banquier suive mes déplacements m’enchante.
Payer 10% de plus mes transports parce que ça simplifie la vie des touristes ne m’enchante pas non plus.
==> Une fois de plus c’est moi la dinde de la farce.
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Pardonnez-moi Carole mais vos arguments n’ont aucun sens et je vais vous expliquer pourquoi
La CB des parents sur les smartphone des enfants !! Le vol de téléphones et les raquetteurs ont de beaux jours devant eux.
Tu perds ta CB, ou tu fais opposition, tu ne circule plus pendant 10 jours, c’est super.
– L’idée que mon banquier suive mes
déplacements m’enchante.
Les transactions faites dans le cadre de l’open payment ne donnent absolument aucune indication de la station de métro/train/tram concerné, c’est juste une transaction bancaire par l’opérateur de transport. Si ça ne vous gêne pas que votre banquier connaisse votre adresse, votre employeur, votre salaire, l’intégralité de vos fournisseurs (électricité, téléphone, gaz, internet….) ça ne devrait pas vous gêner qu’il sache que vous prenez le métro Il ou elle ne saura pas où !
Payer 10% de plus mes transports parce que ça simplifie la vie des touristes ne m’enchante pas non plus.
Bonne journée !
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Chez les sans-CB, voire sans-téléphone, n’oubliez pas ma mère. Elle n’utilise que les espèces et son téléphone à grosses touches ne lui sert qu’à être appelée par moins de 10 personnes. Hier j’ai voulu lui montrer qu’elle recevait des SMS ; elle n’en avait pas la moindre idée et a refusé toute tentative de lui montrer comment faire. J’ai vu la terreur dans ses yeux… Elle a 90 ans, ce qui n’est pas une raison pour lui rendre la vie encore plus compliquée.
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Là où les valideurs par CB sont installés, il n’est nullement question de retirer les autres valideurs ni la vente de tickets à l’unité.
Votre mère prend souvent les transports en commun seule, ou c’est une remarque purement théorique?
OR
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