Panneau de la station Covoit’ici, à Chars (Val d’Oise), en avril 2018.

Le covoiturage du quotidien, c’est ce parent éloigné de la mobilité, bien moins familier que le tramway, le métro ou le vélo, que l’on salue de loin à chaque réunion de famille et que l’on confond un peu avec Blablacar. Le covoiturage du quotidien, ce sont ces salariés de différentes entreprises qui montent dans une même voiture pour relier Montmélian à Allevard (Savoie), ces collègues qui se partagent tantôt la voiture de l’un, tantôt celle de l’autre entre Étampes et Dourdan (Essonne), ces inconnus qui rentrent chez eux, dans un lotissement périurbain, après un dernier verre à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).

Rapport à charge. Cela fait des années que les pouvoirs publics essaient d’encourager cette pratique en subventionnant les applications ad hoc, sans jamais y parvenir vraiment. Des bonus sont offerts aux conducteurs, en espérant que l’appât du gain les amadouera. Mais le dispositif coûte cher, comme l’a noté un récent rapport à charge, et ne modifie pas en profondeur les habitudes des automobilistes.

29 novembre 2023. Clément Beaune remet les insignes de l’ordre du mérite à Thomas Matagne.

Une décoration dans un salon doré. Thomas Matagne, 36 ans (et non 40 ans comme indiqué dans un premier temps par erreur), fondateur et infatigable président de la société de covoiturage Ecov, recevait, le mercredi 29 novembre, les insignes de Chevalier de l’ordre national du Mérite des mains du ministre Clément Beaune dans un salon doré du ministère de l’écologie. Voici une occasion, très mondaine, il est vrai, d’évoquer le covoiturage des coures distances. Que voulez-vous, il arrive un âge où l’on est invité à des remises de décoration.

Remplir les voitures. Ecov défend depuis 2014 non pas la subvention directe aux conducteurs mais l’aménagement de lignes de covoiturage, qui fonctionnent exactement comme des lignes de bus. L’heureux décoré confie son « obsession pour le taux d’occupation des véhicules ». Une voiture polluante de 1,5 tonnes remplie de quatre personnes est plus vertueuse que quatre voitures peu polluantes véhiculant chacune leur seul conducteur. « Pour 300 personnes toutes les dix minutes, on construit un RER, pour 30 personnes on met un car express, et pour 3 personnes, on fait une ligne de covoiturage », résume Thomas Matagne.

Comment ça marche? Un itinéraire, de préférence direct, est défini, ainsi que des arrêts visibles, matérialisés par une borne à laquelle le passager achète un ticket en attendant qu’un automobiliste s’arrête. Aucun rendez-vous n’est pris à l’avance. Pour les détails, voir ici. La première ligne d’Ecov a ouvert dans le Val d’Oise et l’entreprise en administre aujourd’hui 55 sous divers noms. Ecov compte désormais 100 salariés, « grâce à tous les partenaires qui nous donnent de l’argent », reconnaît honnêtement son PDG, évoquant les levées de fonds de 12 millions d’euros.

Le covoiturage est un transport collectif. Quelque part au Québec.

Une vraie « vélorution ». La formule, généralisée, serait optimale pour desservir les secteurs périurbains, les petites villes, les chapelets de bourgades trop éloignées les unes des autres pour faire du vélo une solution de masse ou du train un transport pas trop déficitaire. Des petits véhicules, bien remplis, desserviraient les centre-bourgs et rouleraient sur des routes dégagées, car le trafic aurait drastiquement baissé. La covoiturage du quotidien, c’est moins de bouchons, moins de stress, moins de pollution, moins de bruit. Une optimisation idéale de la mobilité. « Cela relève de la révolution » affirme Thomas Matagne. Une vélorution, même. Non que le dispositif s’appuie sur le vélo, mais parce que, appliqué de manière systématique, il modifierait en profondeur, comme le système vélo, les mobilités, l’occupation de l’espace, la vie des gens, et la société, tout en ménageant le climat.

Lire aussi: Le covoiturage réduit fortement la mortalité routière (avril 2015)

« National-socialisme ». La décoration prédispose visiblement le récipiendaire aux envolées lyriques. Le covoiturage de proximité « c’est moins de gabegie, plus d’efficacité, ça permet aux gens de se parler et de se redécouvrir, et cela fait reculer le national-socialisme ». Ouh la. « Euh, le national-populisme ». Éclat de rire. Et Clément Beaune applaudit. Plus sérieusement, le ministre espère « réconcilier la France qui conduit et l’écologie », ce qui nous change des discours craintifs sur « l’acceptabilité » des mesures destinées à protéger le climat.

Simple et sans réservation. Covoiturage dans le Val d’Oise.

Bon, c’est bien, ces histoires de salon doré, mais est-ce que ça marche vraiment? Oui. le temps moyen d’attente d’un conducteur, sur les lignes d’Ecov, est de 3 minutes et 30 secondes. Entre Bourgoin-Jallieu et Lyon, le covoiturage plutôt que la voiture solo « permet d’économiser 14 euros par jour », assure Jean-Baptiste Ray, directeur de la stratégie d’Ecov. Enfin, voici une expérience personnelle, certes un peu ancienne: en avril 2018, j’avais sans problème trouvé une automobiliste pour m’emmener de Chars (Val d’Oise) à Pontoise, une liaison desservie par un seul train par heure.

Lire aussi: Merci à ceux qui font autrement (novembre 2018)

Des bouchons pénibles pour les autres. Alors, oui, les obstacles sont nombreux: les habitudes sont difficiles à changer et la voiture est une annexe du domicile. Le covoiturage de proximité rame, comme le vélo, contre le puissant courant de l’étalement urbain, la mode consistant à habiter toujours plus loin, quitte à posséder trois voitures par foyer. Tant qu’il n’y aura pas de voies réservées au covoiturage, et donc des bouchons longs et pénibles pour les non-covoitureurs, cela sera compliqué. En d’autres termes, il faut opposer les modes, le covoiturage à l’autosolisme.  « Je ne pense pas avoir réussi, j’essaie », reconnaît Thomas Matagne. « Mais cette révolution des mobilités adviendra, d’une façon ou d’une autre ». Ca valait bien une médaille.

Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).

 

 

 

 

 

9 réponses à « Le covoiturage du quotidien, l’autre « vélorution » »

  1. Avatar de Paul
    Paul

    J’ai essayé le covoiturage pour aller travailler à une époque. Le premier problème, c’est qu’il y a beaucoup plus de conducteurs que de passagers. Le second c’est que chacun fixe ses horaires selon ce qui l’arrange sans aucun compromis possible, pas comme les usagers de BlaBlaCar qui se montrent beaucoup plus souples sur l’heure de départ et les éventuels étapes intermédiaires.

    Je suis personnellement un farouche opposant à la voiture individuelle, non à cause de la pollution ou des autres nuisances, mais parce qu’elle déresponsabilise les décideurs politiques qui n’ont plus à organiser la mobilité du pays. En ce sens, la norme devrait être les TC, les vélos et les taxis/VTC en de rares occasions.

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    1. Avatar de Antoine
      Antoine

      C’est bien l’objet des lignes de covoiturage, transformer la pratique du covoiturage pour en faire une ligne de transport en commun : pas besoin de prendre rendez-vous avec un conducteur, il suffit de se rendre à un arrêt identifié, s’y déclarer passager et un conducteur passe vous prendre dans un délai raisonnable et régulièrement très court (moins de 3 min)

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  2. Avatar de Alain Caraco
    Alain Caraco

    De Montmélian à Aix-les-Bains, le TER fonctionne plutôt bien et sa transformation en SERM est en projet. En revanche, de Chignin (à 7 km de Montmélian) à Savoie Hexapole (à 6 km d’Aix-les-Bains), le covoiturage du quotidien est en effet bien adapté et est soutenu par les collectivités du territoire.

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci Alain pour ces précisions. 6 km, on ne va pas nous dire que ça se fait à vélo? (à condition d’avoir les aménagements)
      Il me semble qu’entre Allevard et Montmélian, ce n’est pas si simple. Je modifie.
      OR

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  3. Avatar de mat b
    mat b

    Je ne sais pas trop quoi en penser de ces usines à gaz, c’est sûrement bien mais ça ressemble à des clubs de rencontres, dans le principe.
    Quand j’habitais en village, je faisais de l’auto stop, ça a l’air dangereux comme ça mai le principe est le même et je connaissais 95% des usagers de la route. Puis, j’ai bossé à l’usine à 5h30 et là Denis me prenait tous les matins, j’aurais pu lui refiler une pièce de compensation mais pour lui c’était la même avec ou sans moi. Un autre boulot d’intérim, ce fut Didier et il y a eu Christophe dont j’ai appris le décès récemment. Je connaissais les deux premiers de loin et ils étaient content d’avoir un peu de discussion .
    Ok, j’ai tout fait un peu à l’arrache mais j’ai passé mon permis au moins 4 ou 5 ans après tous mes potes.
    Je ne sais pas maintenant mais là que je visualise le contexte de l’époque, on connaissait machin avec sa voiture rouge ou bidule avec une grise, ou Tintin (surnom au pif) et quand on se croisait sur la route de la ville, on se faisait coucou ou des appels de phares justes parce qu’on fréquentait le même troquet, la même épicerie, qu’on connaissait une personne en commun etc… C’était avant internet

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  4. Avatar de Marie
    Marie

    J’ai vraiment des doutes sur le covoiturage… Par expérience de « sans-voiture », le covoiturage donne un pouvoir délirant aux conducteur.trices, et nous assigne à être « sympathique » et aimable avec des gens qui bien souvent ne le sont pas. Ce qui veut dire aussi subir des réflexions racistes/sexistes/homophobes sans pouvoir répondre pour éviter de pourrir l’ambiance ou d’être banni.e de l’application concernée. C’est vrai pour Blablacar, ça doit être bien pire quand on en est dépendant.e au quotidien, comme avec ce système.
    Et tout cela sans même parler de la peur de mourir quand la personne au volant conduit mal, vite, a bu, ou autres, et de celle d’être agressée ou a minima de recevoir des propositions sexuelles pénibles quand on est une femme et que le conducteur est un homme (expérience très récurrente).
    Julie Guillot l’illustrait super bien dans cette BD sur son blog : https://toutva-mieux.blogspot.com/2018/06/le-covoit-deraille.html
    En plus, tout ceci creuse les inégalités : en prenant des gens en covoiturage, les possesseur.ses de voitures gagnent de l’argent qui leur permet de financer leur voiture, alors que celleux qui n’en ont pas paient tous les jours pour un service qui n’en est pas un, puisqu’il s’agit d’acteurs privés. Comme le dit un commentaire, mieux vaut encore faire du stop, au moins c’est gratuit.
    Dans mon coin la région néglige horriblement les lignes de car (qui fonctionnaient très bien quand c’était le département qui s’en occupait), avec des horaires incompréhensibles, 2 changements sans assurance de correspondance en 30km, des arrêts qui bougent à la dernière minute et sans prévenir, certains arrêts desservis seulement 2 ou 3 fois par jour, bref une sorte de sabotage. Après ils constatent que plus personne ne prend le car (sans blague) et proposent aux gens de se débrouiller pour concevoir des lignes de covoiturage. Que personne ne prend non plus sauf nécessité absolue pour les raisons précédentes. Résultat : c’est le système voiture qui est renforcé, encore et toujours.
    Est-ce que ça ne serait pas une politique cohérente que de se dire que les transports en commun (publics) en milieu rural ne sont pas rentables, mais que les rendre pratiques (et prioritaires sur la voiture) permettrait à beaucoup de gens de les prendre pour se déplacer ?

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  5. Avatar de Marie
    Marie

    Mon commentaire a été publié puis dé-publié… sans doute un problème technique.
    En plus rapide que ce que j’avais écrit précédemment, je trouve que le covoiturage n’est pas un mode de transport égalitaire, et que les femmes, les personnes racisées et les minorités de genre sont à la fois plus susceptibles d’être passagères (car elles ont moins souvent une voiture vu les inégalités de revenus – c’est mon cas, c’est pour ça que j’y suis sensible) et en même temps susceptibles d’y subir des violences symboliques (remarques racistes, propositions inappropriées…) et physiques (agressions sexuelles notamment).
    Beaucoup de communes et communautés de communes lancent des « lignes » de covoiturage là où il y avait encore des cars il y a quelques années*. Ça me semble être une manière pour la puissance publique de se désinvestir financièrement tout en pénalisant les personnes sans voiture qui voudraient juste pouvoir se déplacer. Et un renoncement à faire autrement – car, vélo, et autres ter…
    *par exemple, ici, dans le Finistère : https://illicov.fr/ligne/pays-des-abers/

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Désolé pour cette confusion. J’avais vu votre commentaire, que je trouve par ailleurs très pertinent, et l’avais approuvé.
      Mais le serveur en fait parfois à sa tête, d’autant qu’il y a beaucoup de spams que je suis obligé d’éliminer manuellement. Il est possible que votre commentaire ait été par erreur replacé en « attente » puis dans une charrette…
      Encore désolé pour cette erreur.
      OR

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      1. Avatar de Marie
        Marie

        Aucun problème, je comprends très bien !
        La modération c’est pas toujours simple…

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