Mon vélo face aux remous de la ria d’Etel (Morbihan)

« A vélo? Vous êtes sûr? Mais vous savez, il n’y a pas beaucoup de pistes cyclables par ici ». Ça commence souvent comme ça. Quand j’annonce, à un office de tourisme, que Le Monde a choisi, pour le palmarès des « Dix destinations », la découverte de la région à vélo, je sens d’abord une certaine réticence. Ce serait trop compliqué, trop dangereux, et puis personne ne l’a jamais fait. J’insiste, je répète, je précise. Si on se contentait d’emprunter des pistes cyclables existantes, on ne ferait pas beaucoup de voyages à vélo.

Piste cyclable à Bologne.

Pour que chacun comprenne, il importe de préciser qu’avant d’effectuer un reportage sur le thème « voyage », le journaliste commence par joindre l’office de tourisme. Cette démarche permet d’accéder à des contacts sur place, des informations historiques et culturelles, une liste de lieux remarquables, etc. Charge ensuite à lui de trier parmi les propositions et de bâtir son reportage, avec l’aide des spécialistes et guides locaux.

Bâtir un itinéraire. Le vélo serait dangereux, donc. « Sur les départementales fréquentées, c’est impossible », me dit-on. Certes, rouler le long d’une route fréquentée est anxiogène et je n’aime pas beaucoup ça non plus. Mais l’assistance électrique me permet de passer ces moments sans traîner et avec plus de sérénité. Surtout, à la campagne (les « territoires peu denses » comme on dit dans les colloques), toutes les routes ne sont pas des départementales arpentées par des camions à 90 km/h (= le président du conseil départemental a décidé de repasser à 90). Un itinéraire peut emprunter exclusivement des routes communales, ou même départementales, bitumées mais assez étroites et peu fréquentées. La société de location de vélos Vélodrome à Châtel-Guyon (Puy-de-Dôme) bâtit de magnifiques itinéraires à l’écart des grands axes.

Mon Moustache dans la chaîne des Puys.

L’obsession du casque. Je suis également surpris par l’obsession du casque. « Je vais me permettre d’insister un petit peu », me disait une loueuse de vélos. En vain. Je ne porte un casque à vélo que confronté  à un réel danger, à BMX ou VTT. Or, lors de ces reportages, je cherche justement à limiter les routes dangereuses. En outre, le long d’une départementale, frôlé par les camions, le casque ne me protégerait contre rien du tout.

Un bon vélo… électrique! Une fois ces points évacués, tout se passe pour le mieux! On me prête un bon vélo, doté d’une solide assistance électrique. Car parfois ça monte. Ce n’est pas un voyage d’agrément. Je dois m’arrêter, rencontrer des gens, décrire les paysages et les monuments, etc. Dans le Puy-de-Dôme, Vélodrome m’avait fourni un modèle Moustache. Dans le Morbihan, Cyclo Loisirs (à Erdeven) m’a prêté un vélo fabriqué chez Arcade, en Vendée. Dans le Vaucluse, L’Étape du Ventoux à Beaumes-de-Venise m’avait doté d’un VTT de fin de saison. Pour la piste cyclable le long du Loing, j’avais embarqué mon propre Kalkhoff, sans assistance. On était à l’orée d’un déconfinement, les trains étaient vides.

Un coin inattendu de la ria d’Etel, accessible à vélo.

On me félicite! Le vélo donne le sourire. Les personnes que j’ai l’occasion d’interviewer, propriétaires de chambres d’hôtes, artisans, guides, trouvent l’idée formidable. Ils m’encouragent et me félicitent. Voilà qui ferait bien rigoler mes potes rompus au cyclotourisme, qui trouvent que, quand même, faire des étapes de 40 km avec un vélo électrique, c’est un truc de feignant…

Le légendaire Puy de Dôme.

Un vrai voyage. Quand on est à vélo, on roule dans le paysage. Pas question de se laisser distraire par autre chose. Je me souviens de ces couples de retraités, avec qui je partageais le petit-déjeuner dans une maison d’hôtes en Bretagne. Ils voyageaient en voiture et voulaient tout « faire » le même jour: la plage et la ville, une promenade dans la nature et l’attraction à ne pas manquer, sans oublier le restaurant gastronomique et peut-être bien le supermarché. A vélo, comme à pied, d’ailleurs, rien de tout cela. On est en quelque sorte prisonnier de son moyen de transport et de ses propres efforts, même avec une assistance. On fait corps avec la nature, on n’échappe pas à son voyage, et c’est l’assurance de ramener des souvenirs puissants.

Ces pince-roues ne sont pas du tout adaptés à un stationnement sécurisé.

Un antidote à l’extension du parking. Les professionnels du tourisme auraient tout à gagner à encourager cette manière de visiter. Car les sites les plus fréquentés sont entourés d’immenses nappes de béton où stationnent des centaines de voitures, dont les occupants découvrent furibards qu’ils doivent payer le parking. Ce qui donne lieu à de délicieuses scènes de ménage dans les habitacles. En installant des (vrais) arceaux à vélo, et des casiers fermés à clef pour les sacoches et les batteries, les sites pourraient limiter l’emprise des parkings, et éviter d’artificialiser davantage. Je me souviens d’une discussion avec un hôtelier de Belle-Ile dans le Morbihan. Il se plaignait du prix du passage en bateau pour les véhicules, qui rebutait selon lui les familles. Je lui répondais que l’île ferait mieux d’encourager le cyclotourisme, que cela ferait venir du monde. Sa réponse: « tout le monde ne peut pas venir à vélo ». Non, pas tout le monde. Mais 10%, 20%, ça fait de la place pour les autres.

Sur les routes de Slovénie.

Fierté. Je suis fier de travailler pour un journal qui propose 10 destinations sans avion, et même sans voiture. Toutes les publications ne le font pas. Lorsque nous préparions, au printemps 2023, nos « 10 Destinations » pour 2024, nous imaginions que cette liste de voyages plus durables, plus tranquilles, ferait des émules. C’est le cas. Le choix de la destination n°1 de 2024, la chaîne des Puys à vélo, a été salué par La Montagne, quotidien de Clermont-Ferrand.

Le vélo est le mode de transport du futur, même pour les vacances.

Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).

Bons voyages!

23 réponses à « Quelques enseignements tirés de mes reportages « tourisme » à vélo »

  1. Avatar de marmotte27
    marmotte27

    Il est vrai que cette insistance sur le casque devient pesante.

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  2. Avatar de verdurin
    verdurin

    Un de mes meilleurs souvenirs de vacances est d’avoir fait le trajet de Grenoble à Brest ( et retour ) il y a cinquante ans en solex avec ma chérie. Ce n’est pas l’exact équivalent d’un vélo avec assistance électrique mais il fallait quand même pédaler en traversant le Massif Central.

    En ce qui concerne les stationnements « pince roue » pour les vélos il me semble que c’est une vraie catastrophe. Une fois j’ai retrouvé mon vélo avec la roue avant suffisamment voilée pour qu’il soit impossible de rouler et pousser son vélo sur un kilomètre avec la roue qui bloque à chaque tour est désagréable.
    Depuis je ne mets plus jamais une roue dans ce genre d’objet.

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  3. Avatar de BenC
    BenC

    Je suis un peu choqué par le paragraphe sur le refus du casque. Lorsque qu’on voyage à vélo, c’est une protection qui me semble indispensable, le danger de chute et de commotion n’étant pas réservé aux pratiques « extrêmes ». Qu’un grand media fasse la promotion du voyage à vélo, ce qui me ravit, tout en laissant entendre que le casque ne serait pas utile ne me paraît pas acceptable.

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      « Choqué » au sens « qui subit un choc » ou au sens qu’on donne à ce mot de nos jours, « surpris », « étonné »?
      Je comprends l’obsession pour le casque, elle est prévisible et répandue.
      Mais en réalité, ne pas faire de vélo est bien plus dangereux! Cet article a 12 ans, mais les enjeux n’ont pas changé:
      https://www.lemonde.fr/blog/transports/2012/09/17/ne-pas-faire-de-velo-cest-dangereux-pour-la-sante/
      OR

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      1. Avatar de Amand@_vélo
        Amand@_vélo

        Les services de neurologie sont très fréquentés par des personnes qui ont chuté à faible vitesse, sans casque et sans tiers responsable.
        Alors c’est comme pour le bateau ça fait de la place pour les autres!
        Non, un casque ne protège pas du camion fou, il évite juste de se retrouver face à ses enfants sans les reconnaître après une chute lors de l’ascenssion du mont Ventoux.( vécu de soignant)
        Je roule VAE et casquée ( même en voyage)

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      2. Avatar de Olivier Razemon
        Olivier Razemon

        Mais c’est très bien de porter un casque si vous en avez envie, je ne vous en dissuade pas!
        En revanche, ne demandez pas qu’on en fasse une obligation, ce serait totalement contre-productif.
        Aux Pays-Bas, seuls 1% des personnes à vélo portent un casque, et c’est le pays le plus sûr pour la pratique du vélo. Pourquoi? Parce qu’on a aménagé l’espace pour le vélo. C’est ce qu’on est en train de faire en France.
        Cet article date de 2016, mais les enjeux n’ont pas changé non plus:
        https://www.lemonde.fr/blog/transports/2016/02/24/10-arguments-contre-lobligation-du-port-du-casque-a-velo/
        OR

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      3. Avatar de Grichnouk
        Grichnouk

        Cher OR, nul commentateur sur cette page-ci n’a demandé qu’il en soit fait obligation. Recommander le port du casque tout en rejetant son obligation n’est pas contradictoire, c’est comprendre la différence entre santé publique et santé individuelle.

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      4. Avatar de Olivier Razemon
        Olivier Razemon

        La santé publique implique justement de s’interroger sur les vraies causes des accidents, en lien avec les enjeux de pollution atmosphérique, et non de généraliser une expérience personnelle. Une fois encore, les Pays-Bas sont à la fois le pays le plus sûr pour le vélo et celui où le port du casque est le moins répandu.
        OR

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      5. Avatar de mat b
        mat b

        Ma femme est neurologue et met son casque en vélo mais depuis plus de 10 ans que je suis avec elle, elle n’a jamais vu de cycliste tombé tout seul sans casque. Elle en a vu se faire renverser, emportiérer, avec ou sans casque d’ailleurs.
        Par contre elle voit tous les jours des malades en état de dégénérescence insister pour continuer à conduire.

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      6. Avatar de Seb
        Seb

        Je n’ai rien contre les cyclotouristes, bien au contraire. Mais j’ai quelques doutes sur le fait que ça devienne un jour mainstream : trop connoté, trop décalé.

        Quant au refus de porter le casque, faites comme vous voulez vous dirais-je. Le réflexe pavlovien des Français à critiquer bêtement tout et n’importe-quoi dès qu’une occasion se présente me débecte au plus haut point.

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  4. Avatar de Fred V
    Fred V

    Le casque c’est comme la ceinture de sécurité en voiture, 99,99% du temps ça sert à rien, mais pour les 0,01%, t’es bien content de l’avoir.
    Je suis déjà tombé 3 fois, alors qu’il n’y avait pas de danger réel (c’est quoi un danger réel d’ailleurs ? La première fois, une voiture m’a percuté sur une piste cyclable sur un trottoir !, la deuxième en zigzaguant entre des murets en béton, je me suis pris le pied dans la roue avant, et la dernière, sur une piste cyclable, des jeunes m’ont balancé un tronc d’arbre devant ma roue… – bref le danger n’est pas là où on pense…), ben sans le casque je me serais bien fracassé la tête contre le bitume…
    En plus, il a pas de cheveux, il risque pas de les perdre en mettant un casque…

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci pour ce témoignage personnel.
      OR

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    2. Avatar de mat b
      mat b

      La seule fois que j’ai eu besoin d’un casque, c’est quand un gcum m’a agressé avec une barre de fer et m’a asséné son premier coup derrière le crane.
      Tribunal demain matin

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      1. Avatar de Olivier Razemon
        Olivier Razemon

        Ouh la.
        Quelle histoire. Bon courage
        OR

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      2. Avatar de mat b
        mat b

        Merci, procès reporté

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  5. Avatar de FiX
    FiX

    J’ai découvert récemment (post-covid) le cyclotourisme en VAE (j’avais pratiqué le cyclotourisme en musculaire pendant ma jeunesse fort lointaine) et c’est vraiment une révolution: le VAE raccourcit les distances et aplatit les pentes, c’est assez magique.
    Bien entendu, il génère des contraintes:
    – limitation de distance sur les étapes, car un VAE sans batterie ce n’est vraiment pas une bonne idée,
    – obligation de s’arrêter le soir à un endroit raccordé au réseau électrique,
    – emport du chargeur qui est assez encombrant,
    mais c’est un confort incomparable et cela permet de vraiment se concentrer sur la partie « tourisme », évite les courbatures du 3è jour (c’est toujours le 3è jour le plus dur), permet d’oser des côtes que l’on ne prendrait pas avec ses 10 kilos de bagage, bref cela permet des vacances actives sans demander d’être un sportif accompli. Et on profite quand même beaucoup plus de l’environnement en vélo qu’en voiture

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Je partage ces impressions, c’est assez magique. Et on voyage dans les paysages.
      OR

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  6. Avatar de zorglub
    zorglub

    Très français, douze commentaires, 9 pollués par un débat sur le casque, non obligatoire par ailleurs, bande de boulets.
    Pour ma part, j’en retiens que ça me donne envie de me faire des vacances à vélo. Sans casque (que je porte à moto).

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    1. Avatar de Isabelle Lesens
      Isabelle Lesens

      L’obsession du casque. Olivier tu auras vu sur mon blog que l’épisode « casque obligatoire » (pour faire 7 km de balade payante et guidée sur les sites de Jeux Olympiques ) s’est soldé par un « casque recommandé «  assorti d’un « visite adaptée à des cyclistes ayant l’habitude du vélo en ville ». L’absence de familiarité avec le velo rend craintif.

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  7. Avatar de mat b
    mat b

    Salut Olivier, un selfie, c’est pas tous les jours. C’est pour montrer ta forme actuelle ?
    La promotion du vélo électrique dans le blog tombe pile en même temps que ton repost du blog d’Isaduvélo qui, elle, le fustige. Et donc, ça m’interroge.

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Le vélo à assistance électrique permet plein de choses, et notamment ces escapades sur les petites routes.
      Ce n’est pas incompatible avec le fait de trouver que la course de vitesse sur les pistes cyclables parisiennes est pénible à vivre.
      OR

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      1. Avatar de mat b
        mat b

        Merci pour cette réponse mais je pense que c’est un sujet à approfondir. Par exemple, je trouve la vitesse du VAE utile en ville pour éviter certains désagréments face aux automobilistes. D’ailleurs le démarrage aux feux est un argument de vente.
        Aussi, je n’ai aucune notion des courses sur PC parisiennes

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  8. Avatar de mimi
    mimi

    Le nombre de malades d’obésité et de sédentarité est un million de fois plus élevé que celui d’amnésiques par non port du casque à vélo.

    L’enjeu est de décoller les gens de leur smartphone, pas de leur faire peur du vélo et de leur demander de porter x accessoires + décoiffer quand ils font du vélo.

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