La péniche arrive à Paris.

C’est une croisière extraordinaire! Entre Juvisy-sur-Orge (Essonne) et Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), avec escale à Paris-Bercy, la péniche Bali met 12 heures pour traverser, sur la Seine, une bonne partie de l’Ile-de-France, sept départements au total. Avec une cinquantaine d’autres passagers, j’ai eu le bonheur, en mai 2023, de participer à ce voyage plein de méandres, proposé par l’association Alternat. Récit en texte et en images.

Pour en savoir plus, c’est ici: http://www.penichealternat.org/

Vue du hublot à l’écluse de Bougival.

Une péniche associative. Juvisy-Conflans, n’est pas une ligne régulière, mais un parcours proposé, pour 30 euros (apporter son pique-nique), par l’association Alternat. L’association réalise également des voyages pédagogiques destinés aux élèves des écoles de Corbeil-Essonnes ou Evry, des rencontres-débats ou des « croisières muséales », visant à emmener les classes d’une ville de banlieue visiter les musées de Paris.

Les couchages de la péniche Bali.

Quelques couchettes. La péniche Bali, « construite en 1956, a transporté des marchandises pendant des décennies. Elle aurait dû être réformée », explique Eric Sapin, capitaine et président de l’association. « Elle peut transporter 350 tonnes, soit l’équivalent de 15 camions », précise-t-il. Sauvée de la destruction, l’embarcation a gardé de son passé une cale où l’on peut se réfugier pour se protéger de la pluie ou du soleil, un vaste pont, ainsi qu’une cuisine et quelques couchettes.

Le transport fluvial est bien plus efficace et bien moins polluant que le transport par la route.

Fraîcheur champêtre. A Juvisy, en ce jour de printemps 2023, il est 9 heures 30 du matin quand les amarres sont levées, dans un froid accentué par la bise et la fraicheur qui monte du fleuve. Les premiers kilomètres sont quasiment champêtres. La péniche croise des cygnes, des cormorans, de bien plus larges péniches chargées de sable, des avirons ou des cyclistes qui s’entraînent sur la rive. Vers Draveil surgit une vue fugace sur un cimetière de bateaux, immobiles sur un étang proche.

Passage de la première écluse, à Ablon/Seine.

1,85 mètre vers le bas. La première écluse, à Ablon/Seine (Essonne), offre une vue imprenable sur les avions qui décollent d’Orly. En quelques minutes, le bateau descend de 1,85 mètre. Dans cette lente course de l’amont vers l’aval, nous passerons au total cinq écluses: outre Ablon, celles du port à l’Anglais (Val-de-Marne), Suresnes (Hauts-de-Seine), Bougival et Le Pecq (Yvelines). Entre le départ et l’arrivée, l’altitude du fleuve diminuera d’une quinzaine de mètres.

Une cimenterie. On en compte de très nombreuses le long du fleuve.

Une échappée fascinante. Le voyage est une échappée fascinante dans une Ile-de-France méconnue. A Villeneuve-Saint-Georges, des pêcheurs trônent sur des chaises en plastique, sur un quai qu’ils ont baptisé la « marina ». A Yerres, des filets posés en travers du fleuve retiennent les déchets qui filent avec le courant. A Choisy-le-Roi, une centrale thermique est refroidie par l’eau de la Seine. C’est ici, à quelques kilomètres de Paris, que le fleuve pénètre véritablement dans un paysage urbain. Les immeubles s’élèvent, des trains pressés longent la rive, le trafic fluvial devient plus intense. Bientôt, Chinagora impose sa silhouette de pagode. Au pied des tours Duo de Jean Nouvel, voici une vue en enfilade sous les ponts de Paris.

Le zouave du pont de l’Alma.

Petit Paris spectaculaire. Après l’escale au port de Bercy, face à la bibliothèque François Mitterrand, les passagers qui demeurent sur le pont sont priés s’asseoir. Ici, le capitaine navigue à vue, circulant au milieu des bateaux-promenades, sans dépasser les 12 km/h (contre 20 km/h en banlieue). Le passage parisien, quoique spectaculaire, est très court. En quelques dizaines de minutes défilent les monuments qui caractérisent la capitale: le ministère de l’économie et des finances, la morgue, l’Institut du monde arabe, les hôtels particuliers de l’île Saint-Louis, Notre-Dame, les Tuileries, l’Assemblée nationale, le zouave du pont de l’Alma, la Tour Eiffel, l’île aux Cygnes.

L’île aux Cygnes.

Le fleuve des médias. Le soleil perce enfin, et les frimas du petit matin sont oubliés. En une heure, du siège du Monde à TF1 en passant par BFMTV ou Radio France, on aura longé presque tous les sièges des principaux médias français. Mais pourquoi les rédactions ont-elles toutes vue sur le fleuve?

Bateau-logement, dans les Hauts-de-Seine.

Quartiers d’affaires. Dans les Hauts-de-Seine, à l’approche de l’île Saint-Germain reconnaissable à sa sculpture monumentale de Jean Dubuffet, le trafic se calme, et la péniche longe les quais où sont amarrés des navires de croisière. Plus loin, l’île Seguin en chantier, ex-siège de l’usine Renault, rappelle le rôle majeur de la promotion immobilière en région parisienne.

Début d’après-midi. On hisse les voiles à Saint-Cloud.

Nous sommes passés à l’ouest. Les péniches-logements amarrées le long des quais se font coquettes. Les tours de Boulogne-Billancourt attestent que cette commune est devenue un quartier d’affaires. Les immeubles sont dotés de vastes terrasses baignées par le soleil. Dans un club de voile, des toiles blanches sont hérissées sur des mats.

Les tours vues d’en-bas.

Vie indolente à bord. Les immeubles étincelants de La Défense se reflètent les uns dans les autres. A leur pied, une ancienne station-service, verrue contemporaine, se meurt le long d’une voie rapide. L’île de la Jatte ressemble à une maquette arborée de ville idéale et sans soucis. Pendant ce temps, sur le pont, la vie à bord se fait indolente. On lit, on discute, on déguste un café. Certains photographient les cormorans, les cygnes et les oies. D’autres ont transformé la cale en salle de sieste.

Le « village des athlètes », en mai 2023.

Le futur village olympique. Bientôt, voici les différents quartiers du « village des athlètes », alors en construction en prévision des Jeux olympiques qui doivent se tenir un an plus tard. Les constructions bariolées ne sont pas encore toutes sorties de terre. L’Ile-Saint-Denis, 7600 habitants, est une commune longiligne de 3,5 kilomètres qui épouse la courbe de son île. A la partie sud urbanisée répond la partie nord-ouest, un grand parc.

Barbecue populaire.

Des cimenteries partout. Sur les rives de Seine-Saint-Denis, des barbecues spontanés rassemblent des groupes de jeunes gens. Riche ou pauvre, chacun profite de l’artère fluviale comme il le peut. De l’Essonne aux Yvelines, les rives présentent toutefois un point commun: elles sont bordées de cimenteries. Le béton est lourd et il n’attend pas: une fois fabriqué, il doit être coulé.

Eric Sapin, capitaine.

Un litre de fioul par kilomètre. La progression de la péniche Bali se poursuit à vitesse constante. Nous consommons « un litre de fioul par kilomètre, pour un poids équivalant à cent voitures », précise Eric Sapin devant le port de Gennevilliers, l’un des terminaux portuaires de Paris, qui offre une vue sur les containers multicolores. Ensuite, le paysage redevient progressivement champêtre. Des canards décollent. Des skieurs nautiques nous toisent. Des trains traversent l’île des impressionnistes, où Renoir peignait des locomotives. A Rueil-Malmaison, voici un lointain prolongement de La Défense, de simples immeubles d’affaires de trois étages.

Les coteaux au soleil couchant.

Nous accostons après 12 heures de navigation. Un yacht club, de vastes villas du début du vingtième siècle, un complexe immobilier en construction, et bientôt, les rayons du soleil couchant éclairent les coteaux de La Frette-sur-Seine (Val d’Oise). Il est 21 heures 10 quand nous accostons à Conflans. Cela fait presque douze heures que nous sommes partis. Retour en train. C’était un beau voyage.

Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).

PS: Ceci est l’avant-dernier article de ce blog. Après 12 ans, ce média n’est plus adapté au traitement de l’information. J’ai proposé au Monde d’y mettre fin, et ce souhait rejoint la réflexion de la rédaction. Je consacrerai un dernier article, ces prochains jours, à une forme de bilan. D’ores et déjà, je voudrais remercier les centaines de milliers de lecteurs qui m’ont accompagné dans cette aventure! OR

18 réponses à « 12 heures, 7 départements, 5 écluses: traverser la région parisienne en péniche »

  1. Avatar de Seb
    Seb

    12 heures, ce qui reste bien plus rapide que la voiture ou même le train pour faire le même trajet en IdF.

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  2. Avatar de Seb
    Seb

    Dommage que ce blog s’arrête, j’aimais bien lire les trolls qui y traînaient encore, tellement anachroniques. C’est la fin d’une époque et de tout un art de vivre.

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    1. Avatar de Alain Caraco
      Alain Caraco

      Nous serons nombreux à regretter la fin de ce blog. Il a contribué à légitimer une culture de la mobilité qui ne se réduit pas à une culture de l’automobile.

      Et ensuite ?

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      1. Avatar de Seb
        Seb

        12 ans après, je me rends effectivement compte qu’Olivier Razemon avait raison sur toute la ligne. Mais on en reparlera sous le dernier billet.

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  3. Avatar de M_lyon
    M_lyon

    Dommage que le voyage de ce blog s’arrête. Au temps de la communication effrénée et du zapping systématisé par les plateformes de vidéos, c’était un peu comme un péniche : on prend le temps de lire, et on découvre dans les méandres du parcours surprises et matière à réflexion.

    En espérant qu’un prochain véhicule permettra de vous retrouver pour continuer le chemin !

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  4. Avatar de Jarno
    Jarno

    Vraiment dommage, car ce blog fait partie des derniers que je suivais.

    Adossé à un grand groupe (Le Monde) ou indépendant, je trouve au contraire ce média adapté à la publication d’articles un peu longs et valorisables à moyen ou long terme.

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  5. Avatar de Christophe
    Christophe

    Dommage pour la fermeture de ce blog, mais bonne mutation ici ou ailleurs

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  6. Avatar de Grichnouk
    Grichnouk

    Cher OR, ce fut toujours un plaisir de vous lire sur ce blog. Vous avez, je crois, participé avec réussite à la normalisation médiatique des cycles en ville. Merci

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci, ça me fait plaisir!
      OR

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  7. Avatar de mat b
    mat b

    Pour répondre à ta question posée lors de notre rencontre, Pourquoi je commente tous les posts?, je viens de trouver la réponse. Je suis abonné (pas forcément satisfait) au journal et le raccourci qui m’y dirige me mène directement au blog (ce n’est pas un hasard), je suis donc systématiquement au courant des changements.
    Une évidence qui ne se révèle que maintenant, en me disant qu’il va me falloir changer de raccourci

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci Mat de tes lectures et de tes commentaires. C’est toujours sympa de trouver une de tes remarques.
      OR

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  8. Avatar de mimi
    mimi

    Sympa !
    Je suis passée à tous ces endroits.
    Je ne savais pas que vous arrêtiez le blog.
    Dommage.

    Bon vent !

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Au plaisir!
      OR

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  9. Avatar de jeanpierregunther
    jeanpierregunther

    et bien tout d’abord : Merci
    Merci pour vos textes et les partages faits

    je me souviens encore de ma rencontre avec ce blog, via l’article sur Privas et son absence de transports en son temps

    De jolis voyages et de belles découvertes, voilà ce qui me vient à l’esprit 🙂

    C’est une page qui se tourne, comme dit par certaines et certains, ce blog était un des derniers que je suivais régulièrement.

    Au plaisir de vous retrouver ailleurs

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci de se souvenir des voyages, c’est en effet un plaisir que j’aime partager. Tout est voyage, même à côté de chez soi.
      Et en effet, cet article à propos de Privas est ici:
      https://www.lemonde.fr/blog/transports/2012/05/18/privas-prefecture-de-lardeche-zero-transport-public/
      OR

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  10. Avatar de Marion
    Marion

    Dommage… j’aime bien retrouver vos articles ici.
    Bonne continuation !

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  11. Avatar de Célinelle
    Célinelle

    En compagnie de ce blog, j’ai été spectatrice, et parfois un peu actrice, de l’explosion des mobilités actives. Merci d’avoir permis de se forger une opinion et d’avoir influencé tant de lecteurs et de journalistes.

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    1. Avatar de Olivier Razemon
      Olivier Razemon

      Merci!
      Je suis ému par tous ces messages.
      OR

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