
Castres (81), Vierzon (Cher), Montargis (45), Carcassonne, autant de villes aux vitrines vides qui ont élu un maire d’extrême droite lors de ces élections municipales de mars 2026. Au total, 63 communes ont été remportées par le RN et ses alliés. Je connais certaines d’entre elles. Je suis familier de ces rues autrefois commerçantes, de ces affiches collées sur les vitrines vides, des commerces bas de gamme, achat d’or et foire à tout, qui supplantent les boutiques historiques, des logements à vendre qui s’affichent sous les fenêtres décrépies, des étais qui soutiennent certains bâtiments.
Petit trafic et sentiment d’insécurité. Dans les rues paupérisées et désertées, il arrive que quelques types désœuvrés traînent, une canette de bière à la main, en invectivant les passants, surtout les passantes. Un petit trafic s’installe. Même si on ne risque pas grand chose, on n’a pas envie de se promener là, pourtant à deux rues de la cathédrale ou de l’ancien immeuble des Galeries Lafayette. Le commerce qui s’en va n’est qu’un symptôme de la dévitalisation urbaine.
Toutes les villes dévastées ne sont pas passées au RN, loin de là. Malgré son centre-ville atomisé, La Réole (33) a réélu triomphalement son maire Bruno Marty, probablement un des seuls de France qui soit membre de Place publique. A Douai (59), que j’ai arpentée un matin de janvier 2025 avec un sentiment de désolation, le RN manque de peu l’élection. Il en va de même à Tarbes (65), Aubagne (13), Draguignan (83). L’extrême droite ne gagne pas partout, mais se nourrit de ce sentiment d’abandon. Il est tellement plus simple, pour flatter les électeurs qui ne se sentent pas bien où ils vivent, de désigner un bouc émissaire, minorités visibles, population paupérisée, minorités sexuelles.

La France est le pays des zones commerciales ouvertes à toute heure, des volets que l’on referme à 18h, des rocades inaugurées avec enthousiasme et de la promesse de (re)transformer la place médiévale en parking. Quel contraste avec Paris, dont le nouveau maire, libre et sans casque, n’en déplaise aux commentateurs, se rend à l’Hôtel de ville sur un Vélib’, ou Lyon, qui reconduit in extremis son maire écologiste! Ce décalage avait été théorisé par un commentateur, je m’en souviens, en 2001: « Paris et Lyon à gauche, Drancy à droite! » 25 ans plus tard, Paris est encore plus à gauche, Drancy (93) encore plus à droite, comme Champigny-sur-Marne (94), Bondy (93) ou Colombes (92), tandis que Perpignan réélit son maire RN dès le premier tour et voilà que La Flèche (72), Crépy-en-Valois (60) et Agde (34) votent à l’extrême droite.
L’identité locale. Il est temps de saisir cet avertissement, de redonner aux habitants de ces localités qui racontent la France une identité locale, une fierté, qui passe par la valorisation du patrimoine, le plaisir d’être ensemble. Lionel Jospin (1937-2026) distinguait « l’économie de marché » de « la société de marché ». La formule, pas forcément comprise sur le moment, apparaît, 25 ans plus tard, dans toute sa clarté. Remplacer, au nom de la croissance éternelle, les commerces de proximité par des zones commerciales, les marchés forains par des halles gourmandes, les rencontres inopinées par les livraisons, les trottoirs par des parkings, les rencontres par des applis, les maisons anciennes par des lotissements interchangeables, n’est pas sans conséquence.

Le commerce de proximité, c’est bien plus qu’un échange marchand. C’est un sentiment de sécurité, la possibilité d’une conversation, un lien avec les habitants, le trottoir nettoyé, des allées et venues. C’est d’ailleurs ce qu’a compris, par exemple, Frédéric Marquet, ancien manager de centre-ville de Mulhouse (68), élu maire (divers droite) de la ville, cité dans cet article sur le stationnement.
J’ai écrit, juste avant les municipales, un article sur le commerce de proximité pour la Gazette des communes. J’ai interrogé les élus dans plusieurs villes, Privas, Saint-Quentin, Valence. Tous m’assuraient que, mais non, mais non, le commerce ne souffrait pas tant que ça. Je leur ai demandé s’ils avaient l’intention, dans le mandat suivant, de privilégier la centralité plutôt que la périphérie. « Oh non, vous n’y pensez pas, il ne faut pas opposer la ville et sa périphérie ». Refrain classique. A un moment, il faut donner à la vie urbaine une raison d’être. L’autre choix est de donner les villes au RN.


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