
C’est toujours la même consternation quand paraissent les statistiques de l’Insee sur les déplacements quotidiens. Selon ce document issu des recensements annuels et rendu public le 19 janvier, 42% des personnes dont le lieu d’emploi est situé à moins d’un kilomètre de chez eux prennent le plus souvent leur voiture pour s’y rendre. Presque autant circulent à pied, et les autres à vélo ou en transports publics. Lorsque la distance est comprise entre 1 et 2 km, la voiture convainc 56% des personnes. Entre 2 et 3 km, 63%, etc. Dans l’ensemble, 60% des déplacements domicile-travail de moins de 5 km se font en voiture. Un kilomètre se parcourt en dix minutes à pied, en trois ou quatre minutes à vélo, et parfois beaucoup plus, en fonction de la voirie et du stationnement, en voiture…
Précisons que ces chiffres sont calculés à partir des recensements de 2015 à 2020, réalisés en janvier-février de chaque année, donc dans tous les cas avant le début de l’épidémie de covid et les bouleversements dans les mobilités qu’elle a provoqués.

La voiture pour un kilomètre, mais qui sont ces gens? Des êtres inconscients qui négligent l’exercice physique quitte à risquer les maladies liées à la sédentarité? Des égoïstes qui aiment perdre leur temps dans l’habitacle et les bouchons, dépenser du carburant, enrichir les monarchies du Golfe, mettre en danger les piétons, dissuader les autres de se déplacer à pied ou à vélo?
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L’Insee cherche des explications. 22% de ces 42%, soit 109000 personnes, « déclarent avoir plusieurs lieux de travail ». Dès lors, « pour ces actifs, utiliser la voiture est très probablement lié à l’exercice d’activités plus éloignées ». Tous les jours, ou pas. Pour interpréter le comportement des 385000 autres, l’Insee avance l’hypothèse de « la succession d’activités différentes lors d’un même trajet (par exemple, accompagner des enfants à l’école avant de se rendre à son lieu de travail) ».
Le bon prétexte. Le raisonnement a été maintes fois déployé et cette succession d’activités (baptisée « déplacements chaînés ») suscite des argumentations alambiquées: « Je prends la voiture car je dépose les enfants, et je dépose les enfants car je suis en voiture ». C’est dommage, car la capacité cardiovasculaire des enfants d’aujourd’hui est un quart plus faible que celle des enfants d’il y a 40 ans. Les femmes, peut-on lire parfois, seraient particulièrement concernées par les « trajets chaînés ». Sauf que les hommes (63%), davantage que les femmes (58%), montent en voiture pour faire moins de 5 km.
Ou alors, imagine l’Insee, ces 385000 personnes ont des problèmes de santé? Forcément, quand on ne bouge pas… Mais encore, « tout simplement », avancent les statisticiens, cet usage immodéré du véhicule motorisé encombrant se ferait « par choix ou habitude ».

Manque d’imagination et d’aménagements. Un élément est toutefois négligé par l’Insee: l’état de la voirie. Dans de nombreuses communes, les trottoirs sont inexistants, les trajets à vélo anxiogènes, les transports publics peu fréquents ou peu fiables, tandis que le système routier est, cela semble une évidence à tout le monde, parfaitement équipé, entretenu, signalé. La « force de l’habitude » n’est pas tant celle des usagers que celle des aménageurs, incapables d’imaginer autre chose qu’un environnement routier.
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Prendre des habitudes. L’édition 2021 des statistiques de l’Insee souligne ainsi, en creux, le « potentiel énorme », selon l’expression consacrée, des moyens de transports alternatifs: marche, trottinette, vélo, bus, etc. Ce sont certes des courts trajets qui, peut-on croire, ne changeront pas la face du monde. Mais prendre l’habitude de se déplacer à pied ou à vélo, c’est descendre de ce piédestal qu’est l’habitacle protecteur, considérer différemment ses trajets, la géographie environnante et l’objet voiture, et finalement apprendre à n’utiliser celui-ci que lorsqu’il est indispensable.

Classes sociales. Le document de l’Insee précise aussi que ce sont les artisans (77%), les agriculteurs (73%) puis les ouvriers (66%) qui utilisent le plus la voiture pour faire moins de 5 km. « Seulement » 49% des cadres sont dans cette situation. Ces chiffres peuvent s’expliquer par le besoin qu’ont certaines professions de transporter des objets, mais aussi par l’aménagement des communes et quartiers où vivent et travaillent les cadres, les horaires de travail, ou encore la pression sociale. En outre, alors que les cadres passent leurs journées postés devant un ordinateur ou dans des réunions « en présentiel », d’autres professions pratiquent de toute façon une activité physique durant leurs heures de travail.

Palmarès des villes. Enfin, l’Insee publie les « parts modales » (parts de marché, en quelque sorte) des différents moyens de transport dans les 20 villes de plus de 150000 habitants. Le palmarès des villes les plus arpentées à vélo rappelle celui du Baromètre des villes cyclables: Strasbourg, Grenoble, Bordeaux, puis Rennes et Nantes. La marche est négligée à Toulouse, choisie à Lyon. Les deux-roues motorisés assourdissent les passants à Nice, Marseille, Toulon, Paris. La voiture est reine à Nîmes, Le Havre, Reims, Toulon, minoritaire à Lyon, Grenoble, Strasbourg, marginale à Paris. Les transports publics l’emportent largement à Paris et tiennent la route à Lyon ou Lille, beaucoup moins à Nîmes ou Angers.
Société du tout-voiture. Chacun trouvera dans ces statistiques de quoi alimenter le même constat: contrairement à ce que voudrait faire croire le lobby automobile, nous sommes toujours dans la société du tout-voiture. Les modes de transport alternatifs disposent d’une belle marge de progression, aussi bien dans les villes, dans leurs périphéries qu’à la campagne, quel que soit l’âge, la profession et le sexe.
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Olivier Razemon (l’actu sur Twitter, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).

NB: Les méthodes de l’institut ont été critiquées, dans le passé, car le « lieu de travail » pris en compte était arbitrairement fixé au centre géographique de la commune concernée. Dès lors, la distance effective pouvait, d’un point à l’autre de communes étendues telles que Arles, Montauban, Marseille ou Toulouse, dépasser amplement le kilomètre.
Pour lever le flou, les statisticiens ont clarifié, dans leur édition 2021 des statistiques, leur manière de travailler. Ils ont restreint leurs observations « aux 1,2 million d’actifs dont la géolocalisation du lieu de travail est certaine et dont la distance domicile-travail est d’au plus un kilomètre ». Et c’est là que tombe le chiffre implacable: « 42 % d’entre eux, soit 494000 actifs, utilisent la voiture pour aller travailler. »

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