
La Rennes de la nuit a triste mine, sous une pluie glaciale. Mais enfin, cette eau, on l’attendait depuis tellement longtemps, alors on met sa capuche et on pédale dans les flaques. 600 personnes, selon les organisateurs, ont participé les 9 et 10 mars au congrès annuel de la la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) au centre des congrès, le couvent des Jacobins. La formulation du thème de cette 23ème édition, « Le vélo, incontournable dans l’après-tout-voiture », est un rien alambiquée, mais les adhérents des 500 associations membres de la FUB l’ont compris: ils imaginent la mobilité de demain, celle de l’après-sédentarité, de l’après-SUV, de l’après-dépendance aux pétromonarchies, de l’après-étalement urbain incontrôlé.
Voici 10 choses apprises au congrès de la FUB, à Rennes, en mars 2023.
Lire aussi: Choses vues et entendues au congrès de la FUB à Tours (février 2022)
10 choses apprises au congrès du vélo à Montpellier (juillet 2021)

1/ Rennes du vélo. Un réseau express de 104 km doit être livré d’ici 2026, sous le regard acéré de l’association Rayons d’action, et la maire Nathalie Appéré (PS) vante « un espace public apaisé ». Ce n’est pas si facile: « quand on croit faire du neutre, en réalité, on avantage l’existant », et donc la voiture, observe-t-elle. Conseiller municipal de Rennes et vice-président (EELV) de la métropole, Matthieu Theurier se souvient: « Jusqu’en 2014, les soirs du conseil municipal, la place de la mairie redevenait un parking le temps d’une soirée. On a mis fin à tout ça, et aujourd’hui, les deux-tiers des conseillers viennent à vélo ». Près de dix ans et une ligne de métro plus tard, la métropole diffuse des campagnes de publicité en faveur du vélo. Depuis février, une zone à trafic limitée (ZTL) réserve l’accès du centre historique aux véhicules motorisés qui servent à quelque chose: ceux des riverains, livreurs, médecins, commerçants sédentaires et non-sédentaires, taxis, pompes funèbres, etc. Un premier bilan sera établi en juin, explique l’adjointe rennaise (EELV) Valérie Faucheux.
2/ « Un problème? Un contournement! » Le département d’Ille-et-Vilaine s’est fait remarquer en 2021 avec un plan vélo de 70 millions d’euros, budget alors inégalé pour un département. L’administration se débarrasse progressivement de sa culture routière.« Pendant longtemps, on avait un réflexe: un problème?, un contournement! Maintenant, on observe toutes les alternatives possibles », avance le président du département Jean-Luc Chenut (PS).

3/ En train, covoiturage, vélo… « Ton voyage n’a pas été trop compliqué? » Dans les couloirs du couvent des Jacobins, la grève ferroviaire amorce les conversations. Ceux qui devaient changer de train et de gare à Paris racontent leur galère, ou ne sont pas venus. Certains, dans le grand-ouest, ont partagé une voiture. Quelques-uns sont même venus à vélo, de Bordeaux comme Baptiste Lemaitre, qui a réalisé un documentaire intitulé « Les roues du possible », ou de Montpellier, comme Artur Rainho. Une partie des intervenants sont passés à la visio. Le congrès de la FUB rassemble des militants associatifs, bien sûr, mais aussi des consultants, des élus, des techniciens, des industriels. Depuis 2020, une partie des participants vient pour sentir l’ambiance, réseauter, faire des affaires, se vendre.
4/ Dialogue poli avec Clément Beaune. C’est la première fois qu’un ministre se prête à un exercice de questions/réponses avec « un panel de cyclistes ». Très poliment, les intervenants posent des questions convenues auquel le ministre, à distance, peut répondre sans avoir à consulter ses notes. Une seule question, posée par Céline Scornavacca, de la Déroute des routes, déclenche une salve d’applaudissements: « Allez-vous enfin décider de prendre de l’argent aux infrastructures routières pour financer les aménagements cyclables? » Réponse résumée du ministre : oui, mais pas partout ni tout le temps.

5/ Prendre la voiture par les cornes. Non, contrairement à ce que croient certains blasés, Frédéric Héran ne répète pas « chaque année la même chose ». L’économiste, auteur de Le retour de la bicyclette (2014), s’intéresse désormais aux « véhicules intermédiaires », des « objets roulants non identifiés », à mi-chemin entre la voiture et le vélo, qui permettent d’effectuer des trajets de 15-30 km à la campagne, et offrant donc une alternative aux SUV. De plus en plus lourde, volumineuse, consommatrice de ressources, stationnée l’essentiel du temps, la voiture individuelle est « un gigantesque gâchis », détaille Frédéric Héran. Pour la première fois, la FUB s’attaque frontalement au concurrent direct du vélo: la voiture.« On propose de sortir de la monoculture automobile », résume Thibault Quéré, chargé du plaidoyer à la FUB.
A lire dans Le Monde: Vélo couché, quadricycle à moteur : et si les véhicules légers se faisaient une place en ville et à la campagne ? (février 23)
6/ C’est Olivier Dussopt qui va être content. « Les vélotaffeurs affichent, par an, 2,5 jours d’arrêt de travail en moins que la moyenne », assure Annie-Claude Thiollat, vice-présidente de la FUB, en présentant le label « employeurs pro-vélo » décerné par la fédération. La santé au service du productivisme? En tous cas, les employeurs qui s’engagent à encourager leurs salariés à venir à vélo peuvent obtenir des primes de plusieurs milliers d’euros.

7/ L’industrie du vélo fait la sieste. « On digère », répète le responsable d’un grand assembleur français de cycles. Après la forte hausse de la demande consécutive à la première vague du covid en 2020, puis la pénurie de pièces en 2021, résultants de difficultés d’approvisionnement internationales, la situation est revenue à la normale en 2022. Finie l’époque où les usines d’assemblage doublaient le nombre d’ouvriers en quelques mois. « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », commente Frédéric Lucas, directeur général d’Arcade cycles, qui s’attend toutefois à une progression du marché les prochaines années.
8/ Pas de baromètre en 2023. Le Baromètre des villes cyclables, qui consiste à noter la qualité des aménagements des communes de France, revenait jusqu’ici tous les deux ans. Les données recueillies servent à faire pression sur les élus locaux, et permettent de comparer les villes entre elles. Mais le Baromètre, c’est du boulot, et plusieurs associations locales craignent d’épuiser leurs forces vives. En l’absence d’échéance électorale pertinente pour le vélo, la FUB a décidé de reporter l’exercice.

9/ Blabla masculin. A chaque fois qu’une personne prend la parole face aux congressistes, Carole Kaouane, administratrice de la FUB, actionne un chronomètre. L’opération consiste à décompter les temps de parole masculin et féminin. C’est une habitude: dans des conférences, les intervenants comme participants, dès qu’ils ont la parole, parlent beaucoup, parfois juste pour montrer qu’ils existent. « Si vous dites quelque chose, faites concis. Et si d’autres ont déjà dit ce que vous pensiez dire, taisez-vous », avertit Carole Kaouane. Les hommes sont-ils vraiment, en public, plus bavards que les femmes, comme le montrait une étude américaine de 2004? Oui. Pour l’ensemble du congrès, y compris lors des prises de parole du public, les femmes ont parlé 5h45 et les hommes 9h.
10/ On reste un peu sur sa faim. La FUB promettait un débat intitulé « Le vélo à la conquête des imaginaires ». Tous les intervenants se sont félicité des avancées sociétales qui déplacent progressivement les concepts de liberté et de plaisir de la voiture vers un ensemble d’autres moyens de transport, dont le vélo. Mais il manque une vision. A quoi ressemblerait une société où la part modale serait passée de 3% à 20 ou 30%? Comment seraient aménagées les villes? Les routes de campagne seraient-elles adaptées aux nouveaux modes? Travaillerait-on encore loin de chez soi? Comment enseignerait-on la mobilité à l’école? Et en quoi consisterait le « permis de conduire »? Le train serait-il enfin redevenu une évidence pour la majorité des déplacements de ville à ville? Aura-t-on remplacé les parkings par des espaces verts, les zones commerciales par des marchés? Quelles formes de tourisme local se développeraient? On en parlera peut-être l’année prochaine.
Olivier Razemon (l’actu sur Twitter et sur Mastodon, des nouvelles du blog sur Facebook et de surprenants pictogrammes sur Instagram).


11 réponses à « « La voiture est un fantastique gâchis », et autres choses apprises au congrès de la FUB »
Bien, mais il semble que l’on oublie un peu ce qui n’est pas la grande ville.
Et quand on voit dans la ville, tous ces SUV tout neufs achetés par les migrants des plus grandes villes (bé on va en province, on va en profiter !) adaptés et certifiés pour la ZFE… il leur faut les sas vélo pour être à l’aise !
Attention à Rennes ! pneus costauds, le verre cassé …
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Ce qui choque quand on compare les vues aériennes historiques sur Géoportail à aujourd’hui, c’est la place que la banlieue pavillonnaire a pris à Rennes, sûrement un des pires si ce n’est le pire cas en France. Et pour faire comme les grandes, Rennes s’est dotée d’un périphérique sans oublier les zones commerciales qui vont avec.
Niveau périurbainisation, Rennes est en phase terminale métastasée. Les efforts des élus pour inverser la vapeur sont vains et futiles. On peut d’ores-et-déjà renommer la ville Roubaix-sur-Vilaine. Ce nom lui ira très bien quand le carburant deviendra inabordable et que l’utopie du tout voiture prendra fin dans quelques années.
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En ce moment nous avons encore 6 ans 4 mois 8 jours 15 heures 50 minutes et 55 secondes pour rester sous la limite des 1,5°C.
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Une salle de bains privative est inutilisée 23 heures sur 24. Quel fantastique gâchis ! Une salle de bains collective par immeuble est bien suffisante. Nous avons tout intérêt à libérer ces mètres carrés inutiles pour les mettre à disposition de la société tout entière, par exemple en y plantant des arbres ou en y installant des bancs.
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Ce parallèle est absurde. Mais il est fréquent chez les partisans du tout-voiture.
D’abord, une salle de bains est utilisée bien plus souvent que 23 heures sur 24.
Et surtout, l’usage d’une salle de bains ne pollue pas l’atmosphère, ne crée pas des nuisances sonores, ne met pas en danger la vie d’autrui, n’occupe pas d’espace public.
Une fois de plus: personne ne propose d’interdire la voiture partout, mais de rationaliser son usage, pour les déplacements où elle ne peut être utilement remplacée.
OR
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Je ne sais pas vous, mais moi je ne passe pas une heure par jour dans ma salle de bains. J’y passe d’ailleurs moins de temps chaque jour que dans ma voiture. Aussi, vous n’avez visiblement aucune idée du bilan carbone du secteur du bâtiment, sinon vous n’oseriez pas affirmer qu’une salle de bains ne pollue pas (aussi bien à la construction qu’à l’usage – chauffage, eau chaude, etc.). Je ne trouve donc cette comparaison pas si absurde que cela. Imaginez l’espace public supplémentaire qu’on gagnerait si on se passait de salles de bains privatives dans les constructions neuves (sans les compenser par une surface supplémentaire dans les autres pièces, cela va de soi). D’ailleurs, la salle de bains moyenne étant très probablement plus grande que la surface au sol moyenne d’une voiture, on gagnerait probablement plus d’espace ainsi qu’en supprimant, par exemple, toutes les voitures en stationnement sur la voie publique. Pourtant, on ne le fait pas car on apprécie le confort et les autres avantages évidents qu’offre une salle de bains privative pour l’utilisateur. Et c’est pareil pour la voiture individuelle.
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Je crois que votre réponse est résumable en deux mots: « moi je ».
Merci.
OR
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La salle de bain n’étant pas un outil de mobilité, la question qui se pose n’est pas sa comparabilité à la voiture mais la pertinence de la comparaison du vélo – individuel pour l’essentiel – a la salle de bain commune. L’opposition de l’usage individuel et de l’usage mutualisé ou partagé est applicable à la voiture comme au vélo. Mais sans lien avec la démarche de rééquilibrage voiture /vélo.
On est plus dans l’analogie -ttes choses égales par ailleurs – toilette au bain ou au lavabo?
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Le parallèle n’est pas si absurde que ça, et en effet dans les faits la salle de bain est souvent un espace partagé. On a rarement une salle de bain par personne dans les logements. De plus la colocation qui est en fort développement est une manière de partager des espaces communs (cuisine, salle de bain) avec d’autres personnes pour optimiser leur utilisation lorsque la place est contrainte.
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@Esprit critique ;
La mise en commun de buanderies, serait évidemment judicieuse dans les immeubles. Pour les salles de bain, outre le rapport à l’intimité du corps, je ne suis pas sur, vu la concordance des horaires que je constate dans mon propre immeuble, que le gain soit notable.
Concernant l’automobile l’usage raisonné est rare. Du coup, la mutualisation est censée.
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Désolé de déranger dans ce concert de louanges, mais un ami commerçant dans le centre de Rennes ferme boutique sans attendre la fin des beaux projets de l’équipe municipale. Un de plus qui vote avec ses pieds, comme on dit.
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