Il ne pleuvait déjà presque plus lorsque je me suis résolu à prendre une photo.

Je pédalais ce matin sous la pluie battante, en route pour un rendez-vous professionnel, et je ruminais cette phrase, bien connue des militants pro-vélo: « il n’y a pas de mauvais temps, juste de mauvais vêtements », ou « de mauvais équipements », selon les versions. On l’entend souvent, prononcée d’un air sentencieux, tantôt présentée comme un « proverbe bien connu aux Pays-Bas », ou comme un mantra que « les parents répètent en Suède à leurs enfants ».

L’idée sous-jacente est simple: si vous êtes mouillé par la pluie, impressionné par le brouillard, engourdi par le froid, ce n’est pas de la faute des intempéries, mais que vous êtes mal équipé. Une cape de pluie, un poncho, une polaire, des gants, un surpantalon imperméable, de bonnes lumières, vous rendraient le sourire. Vous auriez l’impression de pédaler dans votre salon.

Rouler dans les flaques. Je ruminais cela, parce que, non, ce n’était pas agréable de rouler sur une piste cyclable pratiquement déserte mais parsemée de flaques, aspergé de temps à autre par les gerbes projetées par les roues d’une camionnette. Je portais certes une cape de pluie, mais quand je mets la capuche, je ne vois plus rien sur les côtés, et de toute façon le vent me l’enlève. Et si, grâce à la cape, la pluie ne mouille pas mes cuisses, l’eau coule sur les genoux, les jambes et les chaussures. Certes, je suis sans doute mal équipé, mais je doute que les meilleurs équipements du monde ne parviennent à braver la pluie, le vent, les flaques et les éclaboussures des véhicules motorisés.

De la mauvaise volonté. Mais je pensais à cette phrase, parce qu’elle symbolise assez bien ce que l’on a reproché aux politiques pro-vélo ces dernières années, et qui explique en partie le vélo-bashing actuel. « Il n’y a pas de mauvais temps, juste de mauvais vêtements », au fond, ça veut dire que si vous ne faites pas de vélo sous la pluie, franchement, c’est que vous y mettez de la mauvaise volonté. Si vous aviez un peu plus de courage, si vous étiez plus prévoyant, vous ne trouveriez plus de prétexte pour monter dans le tram ou prendre lâchement la voiture.

Performance individuelle. Cette culture de la performance individuelle, « tu peux y arriver », « donne toi un peu de mal », « les autres le font bien, pourquoi pas toi », « sors de ta zone de confort », façon post Linkedin de coach tout-terrain, est devenu un lieu commun, surtout dans le monde du travail. Pourquoi faudrait-il l’appliquer aux déplacements?

Je sais bien qu’aucun militant, aucun élu dessinant un réseau cyclable, aucun marchand de cycle n’a jamais mis un revolver sur la tempe de quiconque en lui intimant l’ordre de se déplacer à vélo. Mais je connais intimement le raisonnement suivant: « je ne suis pas spécialement sportif, et je parviens bien à parcourir deux fois cinq kilomètres par jour ». Dès lors, « tous ces gens qui prennent leur voiture pour faire les mêmes 5 kilomètres, ils ne pourraient pas faire autrement? » Le cycliste, même sans donner de leçon de morale, est à lui seul une leçon de morale.

Je suis arrivé trempé à mon rendez-vous. Au moment de repartir, deux heures plus tard, il pleuvait toujours. Bref, au retour, j’étais ravi de poser vélo et cape, et finalement content d’avoir fait le trajet en pédalant. Mais comment communiquer ce plaisir d’avoir bravé les éléments? Il n’y a pas de mauvais temps, juste le plaisir de rentrer bien au chaud après avoir pédalé sous la pluie.

Olivier Razemon

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