
Quand on vient d’être élu, modeler l’espace public, même un petit peu, c’est tentant. La promesse est facile à lancer, sa réalisation plutôt simple, pas trop coûteuse, et le retentissement médiatique certain. Une parfaite mesure symbolique de début de mandat, comme pour dire: « Voyez, avec nous, ça sera différent ». En d’autres termes: « Vous n’avez pas voté pour rien, la preuve ».
C’est donc entourée d’un vice-président et d’un maire d’arrondissement que la présidente de la Métropole de Lyon (1,4 millions d’habitants, 4 milliards € de budget), Véronique Sarselli (LR), qui a battu l’exécutif écologiste sortant en mars, s’est déplacée ce mercredi 13 mai pour dévoiler la pose d’un panneau sur la Montée du Chemin Neuf, dans le 5e arrondissement de Lyon.
Cette voie, qui affiche une pente de 14%, est l’une de celles qui relient le cœur historique de la ville aux quartiers de l’ouest lyonnais. En 2024, la Montée du Chemin Neuf a été transformée en Voie lyonnaise n°12, l’un des axes cyclables qui strient l’agglomération lyonnaise. Même si les automobilistes peuvent emprunter la Montée de Choulans voisine, le candidat de droite Jean-Michel Aulas avait promis, lors de sa campagne désastreuse pour la mairie de Lyon, de « rouvrir » la Montée du Chemin Neuf, c’est-à-dire de l’autoriser de nouveau à tous les automobilistes, même ceux qui ne feraient que traverser la ville.
Aucun calendrier. Le 13 mai, pourtant, il n’était pas question pour l’exécutif métropolitain de retour immédiat de la circulation motorisée, mais, outre le panneau, d’annoncer la prochaine installation de « bandes rugueuses » et d’un radar pédagogique. Plus tard, peut-être, les automobilistes qui ne sont pas du quartier pourront emprunter l’axe, seulement en descente, mais aucune date n’a été fixée.
Combien d’accidents mortels? « Zéro ». Alors que Véronique Sarselli, Pierre Oliver et Thomas Rudigoz expliquaient, pour la huitième fois au moins, combien il était important de « sécuriser » la voie, car « les cyclistes vont trop vite » et que cela en fait un axe « extrêmement dangereux », je me demandais combien d’accidents mortels on avait déploré pour qu’il faille dépêcher autant d’élus afin d’y poser un panneau. J’ai posé la question à Véronique Sarselli. « Zéro » m’a répondu Thomas Rudigoz. « Mais il y a eu un accident très grave fin avril, une jeune fille de 14 ans est tombée, il a fallu l’opérer », s’est-il empressé d’ajouter. « Et il y a eu un mort à moto, il y a 10 ans », ajoutait un riverain. « Et un mort à vélo dans les années 1970 », apprenait-on plus tard.

Le commerce s’adapte. Plus tôt, les élus avaient mis en scène des discussions avec des commerçantes, une boulangère et une coiffeuse. La première assurait que la transformation de la voie en axe cyclable avait dissuadé « des gens qui aimaient s’arrêter sur le chemin du travail » de pénétrer dans sa boulangerie. Des voitures ne sont donc plus garées en double file. La commerçante finissait par préciser que « maintenant, on ouvre le samedi matin ». Les affaires ne fonctionnent donc pas si mal que ça. Pour mémoire, absolument toutes les études effectuées depuis 25 ans montrent que, dans une ville, les restrictions de circulation et de stationnement automobiles n’affectent en rien le chiffre d’affaires des commerces. En revanche, ces mesures attirent de nouveaux clients et entérinent de nouvelles habitudes, ce qui semble être le cas dans ce quartier également. L’autre commerçante, la coiffeuse, interrogée par un élu sur le trafic cycliste dans la rue, indiquait que, « oui, il y a beaucoup de vélos, surtout le matin et le soir ».
Et d’ailleurs, des vélos, la petite procession d’élus, techniciens, journalistes et militants qui déambulaient vers la Saône, en a croisé plusieurs dizaines. En montée comme en descente, souvent à assistance électrique mais pas seulement. Un vélo-cargo transportait même un père de famille, ses deux enfants, un violoncelle et un violon, dans leur housse. Pourtant, arrivés en bas, les élus répétaient qu’ils n’avaient pas vu de vélos, que la voie était vide. Curieux déni.

Dès lors, on se demande bien à quoi a pu servir cette séquence. Pas d’annonce, pas de calendrier, pas de motif, un tissu commerçant qui s’adapte, et beaucoup de paroles. Il faut sans doute chercher la réponse dans cette phrase significative de Véronique Sarselli: « Cette prise de mandat se fait là-dessus », a-t-elle reconnu, montrant l’importance de ces aménagements mineurs pour se démarquer de ses prédécesseurs.
Un écran de fumée. Cet aveu est à mettre en parallèle avec les discussions que la Métropole poursuit avec la ville de Lyon à propos d’un autre axe, la rue Grenette, une rue qui traverse la presqu’île de Lyon d’ouest en est, et que la nouvelle majorité veut « rouvrir avant l’été ». Mais un nouveau flux de voitures en plein centre-ville modifiera l’équilibre du quartier et risque de provoquer des embouteillages. La décision semblait simple mais l’affaie prend « plus de temps que prévu », a reconnu l’élu Pierre Oliver lorsque je lui ai posé la question. La pose surjouée d’un panneau sur la Montée du Chemin Neuf ressemble donc à une opération de diversion. Bref, un vélo sert toujours à quelque chose, même à faire de la fumée.
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