Lyon, le 18 octobre 2026. © Olivier Razemon

Vitrines éclatées, panneaux de contreplaqués posés comme protection ou pour masquer les pillages, slogans tels que « on veut tout gratuit » inscrits sur les murs, vigiles dépêchés en urgence, bandes de (très) jeunes hommes (et rarement des jeunes filles) vêtus de noir mais plutôt rigolards, à l’affût d’une opportunité. Le cœur commerçant de Lyon, sur la presqu’île entre Rhône et Saône, présentait encore, le dimanche 18 octobre, les stigmates de la veille, une journée sidérante.

Quelle qu’aient été l’ampleur des manifestations pacifiques du 17 octobre 2026, et la justesse des revendications exprimées, on retiendra principalement de ces « journées d’octobre » le saccage des boutiques dans de très nombreuses villes, le chaos dans plusieurs quartiers de Paris, l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges ou de l’office de tourisme de Lyon.

En observant les vitrines défoncées, j’ai constaté, à Lyon en tous cas, que les émeutiers et pillards s’en sont pris principalement aux magasins de vêtements, parfums, montres, bijoux. Un type de commerce qui, dans les centre-villes, n’est plus « de proximité » depuis longtemps, mais sert à attirer une clientèle internationale et assurer la renommée de la ville.

L’office de tourisme de Lyon, 18 octobre 2026 au matin. Le vélo-cargo calciné avait été enlevé le soir. © Olivier Razemon

Hyper-consommation. Bien sûr, ces biens de luxe ou tape-à-l’œil, conçus par des grandes marques pour être vendus le plus cher possible, symbolisent les excès de l’hyper-consommation. On peut incontestablement déplorer que le seul horizon livré à la population occidentale, en ces temps de bouleversement climatique, d’explosion incontrôlable de l’intelligence artificielle et de menaces sur les libertés, se limite à l’accumulation égocentrique d’objets plus ou moins inutiles.

Il n’empêche que le commerce physique est la quintessence même de la ville. Sans commerce, sans commerçants, les centres urbains, territoires de rencontre et d’échanges depuis des millénaires, s’étiolent, se rabougrissent, disparaissent. Les habitants des villes moyennes et petites, dévorées, en France, par les assauts de la grande distribution, en savent quelque chose. Le commerce physique crée une valeur difficile à mesurer, qui dépasse largement son chiffre d’affaires et le nombre d’emplois créés. La société Datactivist avait tenté de résumer, dans une note publiée en janvier, « les externalités non marchandes du commerce de proximité » : lien social, préservation du patrimoine architectural, animation et protection de l’espace public, vie de quartier, etc. Lorsqu’une enseigne s’installe dans une rue, elle contribue à faire vivre les commerces, cafés et restaurants alentours.

Si les épisodes comparables à ce qu’il s’est passé le 17 octobre se reproduisent, certaines marques décideront peut-être de fermer leurs boutiques urbaines. L’alternative au commerce de ville, on ne la connaît que trop bien: c’est la vente en ligne, éphémère joie individuelle devant l’écran, ou la zone commerciale « sécurisée », c’est à dire barricadée avec interdiction de pénétrer en-dehors des heures d’ouverture, et accès filtré. C’est un modèle que la grande distribution rêve de développer encore davantage.

Je me souviens de cette conférence organisée en juin 2024 par Procos, que j’ai relatée ainsi dans mon livre On n’a que du beau! (Ecosociété, 2025): « Philippe Journo, fondateur de la Compagnie de Phalsbourg, un important promoteur de zones commerciales, rêvait tout haut : ‘Nous bénéficions d’une accessibilité géniale. Les gens viennent se soigner, se restaurer, faire leur sport. On crée une centralité.’ Le promoteur développait ainsi une vision de la société dans laquelle la ville et ses commerces, sédentaires ou non, seraient remplacés par un périmètre clos, totalement artificiel, ‘sécurisé’, au profit d’un seul acteur économique ». Terrifiant.

Il n’y a pas de ville sans commerce. Détruire un commerce, c’est affaiblir la ville.

Olivier Razemon (résolument sans recours à l’IA)

« Votre boutique est ouverte ». Une autre affichette précise cependant: « ambiance tamisée ». © Olivier Razemon

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