La campagne assoiffée, en juillet, à Condrieu (Rhône). © O. Razemon

Laissez-moi vous raconter ce jeudi de septembre, à Paris. Trois rendez-vous professionnels, trois secteurs économiques différents. Pas une mention de la catastrophe climatique que nous venons de vivre.

Fenêtres ouvertes la nuit, bras nus, soirées en plein air. En ce début de mois d’octobre, l’été ne se résigne toujours pas à quitter la scène, après un mois de septembre qui a ressemblé à un beau juillet d’autrefois. On profite, mais avec méfiance. Les citadins ont appris qu’une merveilleuse arrière-saison cache une catastrophe pour la nature. Le souvenir des chaleurs insupportables pour les organismes, et des mégafeux approchant des métropoles, demeure douloureux. On ne parle que de ça. « Et chez vous, il faisait combien? » Assurément, la société française se souviendra. On va s’adapter, on promet de se préparer. On va même anticiper.

Non, pas du tout. Ne rêvez pas. Laissez-moi vous raconter ce jeudi de septembre, à Paris, température fraîche le matin, lourde ensuite. J’enchaîne les rendez-vous, passant d’un quartier à l’autre sur un Vélib’. A l’heure des viennoiseries, dans un hôtel chic proche de la Madeleine, une conférence de presse de l’Union des entreprises du transport et de la logistique de France. Le midi, à la maison de la RATP, en face de la gare de Lyon, les annonces du Conseil national de la sécurité routière (CNSR). En fin d’après-midi, près de la rue de Clichy, une conférence consacrée à l’essor des métros automatiques. Trois prises de paroles publiques, trois secteurs différents, un sondeur médiatique, une ministre discrète, des dirigeants d’entreprise, des responsables associatifs.

Eh bien, pas une de ces personnes n’a mentionné la catastrophe climatique de l’été. Comme si les canicules n’avaient pas existé. Business as usual.

Un immense entrepôt comme le secteur de la logistique aime en construire, sans entraves. © Olivier Razemon

« Nous sommes clairement opposés à tout, surtout ce qui nous taxe ». Jean-Thomas Schmitt, président de l’Union TLF, le lobby de la logistique, ne cache pas son jeu. Son organisation, qui représente les employeurs de 32% des salariés du secteur, s’oppose à l’objectif de zéro artificialisation nette, à la taxe sur les petits colis, à la loi sur le financement des transports, à la taxe alsacienne destinée à détourner les poids-lourds qui préfèrent traverser l’Alsace que de rouler en Allemagne, etc. La consommation comme projet, l’étalement urbain sans entrave.

Alors que le sondeur Jean-Daniel Lévy (Harris Interactive) dévoile opportunément une enquête d’opinion montrant que les sondés jugent la logistique « indispensable », le secteur critique les maires qui refusent la construction de nouvelles zones logistiques, comme c’est le cas en Loire-Atlantique ou en Gironde. Ces élus seraient victimes de « collectifs d’activistes minoritaires qui font du bruit ». Les habitants se mobilisent contre un futur méga entrepôt ? Un simple réflexe de riverain mécontent, « comme pour les éoliennes ou les prisons; on est tous pareils », assène le président de TLF, qui livre un argument étrange: « je suis le premier à râler quand je dois doubler un camion sous la pluie ». La nécessité de décarboner l’économie se limitera à un fascicule sur l’électrification des camions distribué aux journalistes.

Trottinette, à Paris. Septembre 2026. © Olivier Razemon

Le report modal, c’est pas son problème. Quelques heures plus tard, le CNSR fête son 25ème anniversaire. Marie-Pierre Védrenne, ministre de la citoyenneté, annonce un « décret d’harmonisation » pour imposer le casque et le gilet réfléchissant aux usagers des trottinettes, ce que font déjà de nombreuses collectivités locales. Les cyclistes sont épargnés pour l’instant, mais la ministre serait favorable au casque obligatoire « à titre personnel ». Elle n’imagine aucunement que l’on puisse encourager, ou ne pas décourager, un automobiliste qui souhaiterait prendre une trottinette ou un vélo. Comme cela a déjà été établi, l’obligation du port du casque réduit la pratique mais pas l’accidentalité. Mais qu’importe. Le report modal, rebaptisé « bataille entre les usagers et entre les territoires », ce n’est pas l’affaire de Marie-Pierre Védrenne. Les canicules non plus.

L’IA, ou comment chauffer encore plus. En fin d’après-midi, les discours ciselés des constructeurs et des opérateurs vantent le métro automatique, de Dubaï à Barcelone, de Sao Paulo à Shenzhen. A aucun moment, la conférence n’aborde la crise climatique, qui justifie pourtant le soutien des pouvoirs publics aux transports collectifs. A l’heure de conclure, des opérateurs assurent que l’intelligence artificielle (IA) assurera bientôt des progrès considérables en matière de sécurité et de contrôle des passagers montant à bord. L’IA ou comment chauffer encore plus. Mais ce n’est pas le sujet. Canicule, incendies, connais pas.

Les chaleurs passent, les couvertures de survie restent accrochées à certaines fenêtres. Mais chut, n’en parlons pas. Les affaires doivent continuer.

Olivier Razemon (garanti sans IA)

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